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Quand vous lisez « Article 353 du code pénal », il y a plusieurs solutions : soit vous êtes étudiant en droit, et vous pensez « ça va être génial ». Soit vous n’êtes pas étudiant en droit. Ce qui est mon cas. Passée ma première surprise (s’agirait-il d’un truc aussi indigeste que le vrai code pénal ?) je me suis dit que l’auteur et l’éditeur avaient finalement bien réussi leur coup : j’avais très envie de savoir de quoi un tel roman pouvait bien parler avec un titre pareil… Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur et sincèrement, ce fut une très belle découverte.

Le roman est raconté à la première personne par Martial Kermeur. Qu’est-ce qui a bien pu pousser cet individu apparemment tranquille au crime ? En effet, dès les premières pages, ce quinquagénaire tue ou laisse mourir un homme sans rien faire. Il se retrouve alors convoqué chez le juge à qui il raconte son histoire. J’ai beaucoup apprécié ce dévoilement très progressif de l’intrigue. Le lecteur est placé dans la position du juge, lequel intervient très peu, et lit ce que veut bien nous dire le criminel au fur et à mesure. L’histoire remonte plusieurs années en arrière : Martial, marié à France et père d’Erwan perd peu à peu ce qui lui tient le plus à cœur : sa femme, son travail à l’Arsenal, ses rêves.

J’ai beaucoup aimé le personnage principal : c’est un homme meurtri, qui a connu bien des déboires mais qui est foncièrement honnête et que rien ne disposait à devenir un assassin. J’ai aimé la simplicité et l’authenticité avec laquelle il narre les faits au juge (et au lecteur) sans essayer ni de cacher les faits, ni de chercher à se disculper ou à minimiser son acte. Il a rencontré un homme, Lazenec qui a changé sa vie à un point que le héros n’imagine pas.

J’ai également beaucoup aimé l’écriture, presqu’un immense monologue, rarement interrompu par le juge qui pose les questions que le lecteur formule lui aussi, qui essaie de comprendre avant de juger. C’est là une grande force dans le roman, la simplicité apparente de la langue de Kermeur, mais qui contient à la fois une infinie tendresse pour son fils et des élans poétiques lorsqu’il parle des éléments naturels ou de ses rêves brisés. Kermeur crée des images concrètes pour essayer de faire comprendre ce qu’il ressent.

« Maintenant je demande : est-ce que le silence c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner. »

Les faits sont parfois eux-mêmes de véritables métaphores de la vie de Martial Kermeur, ce qui crée un lien fort avec le lecteur. C’est le cas par exemple avec son accident de grande roue, que le héros analyse dans le bureau du juge et dont il parle à plusieurs reprises, mesurant bien le sens de ce qui lui est arrivé.

La lucidité dont Kermeur fait preuve sur l’ensemble des événements, l’authenticité avec laquelle il se livre lui confère un statut de héros particulièrement humain, ce qui peut paraître étonnant pour parler d’un criminel, mais je ne veux pas trop en dévoiler pour ne pas gâcher le plaisir que vous prendrez certainement en le lisant.

Les personnages secondaires sont également très attachants, depuis le maire de la petite commune bretonne, Le Goff, lui aussi victime qui sombre dans l’alcoolisme, à l’adolescent Erwan, rebelle mais qui a un certain sens de la justice, en passant évidemment par Lazenec, personnage diaboliquement malin lui aussi très bien campé. La fin est magistrale. Tout repose désormais sur le lecteur qui se transforme en juge : qu’aurions-nous fait à la vraie place du magistrat ?

« Parce que le problème, c’est que même un gars mauvais, même la pire des crapules, il y a des moments où il n’est pas une crapule, des moments où il ne pense pas à mal. »

Viel signe là un bien beau roman d’analyse, plein d’humanité, qui incite le lecteur à la bienveillance, à l’empathie, deux qualités qui manquent hélas souvent cruellement à l’homme.  

Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel

Roman français paru en 2017. 176 pages chez Les Éditions de Minuit.

Grand prix RTL-Lire

 

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8 commentaires sur “Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel

  • 5 mai 2017 à 19 h 16 min
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    Ca a l’air pas mal malgré le titre qui ne promettait rien d’intéressant 😉

    Bonne chronique !

  • 5 mai 2017 à 20 h 45 min
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    Merci ! C’est un très beau roman, malgré le titre qui pourrait en faire fuir plus d’un 😉

  • 5 mai 2017 à 21 h 47 min
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    Je ne me suis jamais penchée sur les chroniques de ce roman justement parce que son titre me faisait peur et que j’avais l’impression que c’était un roman qui allait parler de droit justement, mais ton avis me rassure énormément et je le mets dans un coin de ma tête en me disant que s’il sort en poche je l’achèterai !

  • 6 mai 2017 à 0 h 48 min
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    Ce roman parle du droit d’une certaine manière, mais c’est un vrai roman qui nous interroge sur la loi et l’esprit de la loi, sur le bien et le mal etc. Ça se dévore ! Je serais toi, je n’attendrais pas le poche, je foncerais à la bibliothèque/médiathèque de quartier 😉 Bon dimanche !

  • 10 mai 2017 à 19 h 12 min
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    Je suis étudiante en droit alors le titre m’appelle haha
    La trame narrative et la plume de l’auteur ont l’air très originales et m’intrigue beaucoup (pas que le titre). Merci pour cette belle chronique.

  • 11 mai 2017 à 0 h 25 min
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    Haha, je comprends que tu sois intriguée ! Tu verras, c’est je trouve une très belle leçon d’humanité qui invite à voir au-delà des apparences, et même au-delà des faits. Bonne lecture !

  • 17 mai 2017 à 9 h 56 min
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    Dans ma PAL, suite aux très bonnes critiques que j’ai lues sur Babelio et ta critique me conforte dans mon choix !

  • 17 mai 2017 à 10 h 02 min
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    Je te souhaite une bonne lecture, tous les gens que je connais qui l’ont lu l’ont dévoré et apprécié !

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