Celine-voyage-nuit

Ce très célèbre et long roman du début du XXe siècle a marqué l’histoire de la littérature, et c’est vrai qu’il est à la fois très original et vraiment intéressant. Il a d’ailleurs suscité à sa sortie autant d’enthousiasme que de virulentes critiques, et a manqué le Goncourt de peu. Il a choqué un certain nombre de ses contemporains, ce qui peut se comprendre aisément. J’ai eu beaucoup de réticences, la première fois, à lire un auteur dont les idées politiques étaient aussi choquantes. Il faut cependant faire l’effort d’aller au-delà de ces a priori, car il serait dommage de ne pas découvrir ce roman uniquement en raison de ces considérations.

L’histoire est narrée à la première personne par un personnage nommé Ferdinand Bardamu, sorte de double romanesque de l’auteur lui-même. Au moment de la première guerre mondiale, il s’engage un peu par hasard dans les troupes armées et découvre l’horreur absolue de la guerre. Rentré à Paris, il est hospitalisé dans un asile, car la guerre, ça rend fou.

« On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? À présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé. »

Peu après, il commence un très long voyage qui le mènera d’abord en Afrique, où il découvre le racisme et la colonisation, puis il part aux Etats-Unis. De New-York à Detroit, il voit des milieux sociaux extrêmement variés, travaille dans une usine fordiste dont il dénonce les effets sur l’homme etc. Il rentre ensuite en France où il reprend ses études afin de devenir médecin, profession qu’il exerce péniblement sans aucun enthousiasme dans les banlieues populaires.

Ce voyage autant physique qu’intérieur, est marqué par l’obscurité comme son titre l’indique. Céline explore le côté sombre de l’homme, dans ce qu’il a hélas d’universel. J’ai apprécié Bardamu, anti-héros par excellence, malgré son côté veule, lâche et vil. Il est capable par exemple de s’enfuir lorsqu’il apprend qu’une de ses connaissances, la vieille Henrouille, vient d’avoir un accident alors qu’il est médecin et devrait lui porter secours. Pratiquement tous les personnages, même s’ils peuvent avoir un côté attachant, n’en sont pas moins doté de défauts moraux importants ; ils sont misérables. On a l’impression que Céline a concentré et distribué tout ce qui fait la noirceur de l’âme dans ses personnages. Ils ne sont toutefois pas dénués d’un humour qui contraste parfois tragiquement avec le récit des aventures rocambolesques du héros.

Cependant, le roman n’en est pas triste pour autant, grâce au style inimitable et très particulier de l’auteur. Plein de verve, de fantaisie orale, d’argot et de tournures populaires, chaque personnage s’exprime de manière extrêmement vivante. Et ce style très nouveau pour l’époque, mêle des tournures volontairement fautives comme les « malgré que », à un niveau très soutenu avec des subjonctifs plus-que-parfait. Ce mélange, s’il est surprenant au premier abord, montre toute la richesse dont l’auteur est capable et rend ce texte vraiment novateur.

La folie est très présente dans le roman, car Céline, comme le feront plus tard d’autres auteurs comme Camus, dénonce à sa façon l’absurdité du monde et de la condition humaine. Si, face à cette absurdité, Camus propose la révolte, Céline propose au contraire la lâcheté. En ce sens aussi, ce roman a effectivement marqué la littérature française contemporaine.

« Quand le moment du monde à l’envers est venu et que c’est être fou que de demander pourquoi on vous assassine, il devient évident qu’on passe pour fou à peu de frais. […] Les êtres vont d’une comédie vers une autre. Entre-temps la pièce n’est pas montée, ils n’en discernent pas encore les contours, leur rôle propice, alors ils restent là, les bras ballants, devant l’événement, les instincts repliés comme un parapluie, branlochants d’incohérence, réduits à eux-mêmes, c’est-à-dire à rien. Vaches sans train. »

Comme le disait un de mes anciens professeurs : « en littérature, il y a avant Céline, et après Céline ». C’est effectivement un très grand roman à (re)découvrir.

Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline

Roman français paru en 1932. 505 pages chez Gallimard (collection Folio). 

Prix Renaudot.

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