À la ligne, Feuillets d’usine, de Joseph Ponthus

Le titre m’intriguait, j’ai vu ce titre passer plusieurs fois sur la Toile, alors j’ai décidé de le lire. Je n’avais pas vu le sous-titre, Feuillets d’usine. Comme à mon habitude, j’ignorais tout de l’histoire (et de l’auteur dont je n’avais jamais entendu parler, ce qui est logique puisqu’il s’agit de son premier roman). Et d’ailleurs, si j’avais su de quoi il était question, je n’aurais peut-être pas eu envie de lire ce livre. Et ç’aurait été bien dommage…

Ce qui frappe tout de suite, c’est l’écriture. Aucune ponctuation et des retours à la ligne sans cesse, comme l’indique le titre. J’avais imaginé une ligne de pêche, mais en fait il s’agit d’une ligne de chaîne ou ligne de production. Le narrateur, personnage masculin d’une quarantaine d’années, travaille comme intérimaire. Le plus souvent, il ne trouve rien dans sa branche (il a une formation « dans le social ») alors il prend ce qu’on lui propose, bien loin de ses compétences de départ.

Il est souvent amené à travailler dans une usine de fruits de mer, puis dans un abattoir. Et là, l’écriture, très travaillée, donne un rythme très particulier à son récit : la cadence infernale de la chaîne. Ce qui est incroyable, c’est qu’il n’existe sans doute rien de moins poétique qu’une chaîne de travail, et pourtant, l’auteur réussit justement à transformer cette chaîne en art, grâce au rythme qu’il impulse où on voit parfois surgir… des alexandrins !

Quand il rentre chez lui, le narrateur retrouve sa femme, souvent endormie puisque lui fait les 3-8 mais pas elle. On voit alors la difficulté pour lui d’avoir une vie de couple normale, en raison de ce qui lui est imposé par l’usine, qui doit faire son chiffre, au détriment du bonheur des salariés. Il retrouve aussi son chien qu’il sort au beau milieu de la nuit et auquel il s’adresse :

« L’usine bouleverse mon corps

Mes certitudes

Ce que je croyais savoir du travail et du repos

De la fatigue

De la joie

De l’humanité

Comment peut-on être aussi joyeux de fatigue et de métier inhumain

Je l’ignore encore

Je croyais n’y aller

Que pour pouvoir te payer tes croquettes

Le véto à l’occase

Pas pour cette fatigue ni cette joie  

Allez Pok Pok

Encore quelques minutes de balade

Je suis fatigué

Je n’en peux plus  

Demain

Il faut aller bosser

Et quand je rentrerai

Demain

On ira faire une balade plus longue j’espère

Là je n’en peux plus  

Demain ça ira mieux

Juste me reposer d’ici là

Bien dormir

Demain mon Pok Pok je te jure

Si tu savais

Demain »

Le second intérêt de ce récit, c’est qu’il permet de décrire de manière très réaliste et de dénoncer ce monde du travail à l’usine. Les conditions sont très dures, voire inhumaines et Joseph Ponthus montre bien par exemple le clivage qui existe entre les petits chefs et les autres, le rythme insupportable, les douleurs physiques, l’odeur insoutenable du sang, en bref une certaine forme de maltraitance au travail. On peut voir un parallèle entre les animaux rangés, poussés, triés, en particulier les bulots et les carcasses de bovins, et les malheureux ouvriers qui s’occupent de ces cadavres. C’est terrible et très instructif à la fois. J’ai particulièrement aimé le passage où lorsqu’un problème entrave le travail de l’ouvrier qui peine encore plus que de coutume, le narrateur explique que si un chef accomplissait ce travail d’ouvrier quelques instants, il trouverait bien plus vite une solution au problème de la chaîne. Mais comme ce n’est pas son rôle, il ne le fait pas…

« À l’usine

L’attaque est directe

C’est comme s’il n’y avait pas de transition avec le monde de la nuit

Tu re-rentres dans un rêve

Ou un cauchemar

La lumière des néons

Les gestes automatiques

Les pensées qui vagabondent

Dans un demi-sommeil de réveil

Tirer tracter trier porter soulever peser ranger

Comme lorsque l’on s’endort

Ne même pas chercher à savoir pourquoi ces gestes et ces pensées s’entremêlent

À la ligne

C’est toujours s’étonner qu’il fasse jour à l’heure de la pause quand on peut sortir fumer et boire un café »

Le troisième intérêt du roman est qu’il montre à quel point la littérature l’aide à tenir le coup. Le récit est en effet rempli de références culturelles, littéraires, musicales etc. Le narrateur explique que sans Charles Trenet Boris Vian ou Mme de Sévigné, et de nombreux autres auxquels il fait allusion tout au long de son récit, il ne serait peut-être pas parvenu à endurer l’insupportable.

« Quatre heures du matin se lever deux heures plus tôt avoir préparé le café bien fort la veille prendre le vélo pour la demi-heure de pédalage nécessaire

Je penserai sans doute sur la route à Vatel le suicidé d’un retard de marée sous Louis XIV  

Si je suis en retard un peu après quatre heures du matin je n’aurai pas plus d’avenir que le camarade Vatel

Lundi

Quatre heures du matin

À la marée »

C’est donc, outre sans doute un roman cathartique pour l’auteur qui a réellement vécu les affres de l’usine, un très bel hommage aux ouvriers qui travaillent dans des conditions très difficiles que nous propose ici Ponthus, thème assez peu répandu en littérature, dans un récit vraiment original par sa forme.

À la ligne, Feuillets d’usine, de Joseph Ponthus

Roman paru en 2019. 272 pages chez La Table ronde (collection Vermillon). 

Grand Prix RTL/Lire 2019

Prix Régine Deforges 2019

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6 commentaires sur “À la ligne, de Joseph Ponthus

  • 31 mai 2019 à 0 h 41 min
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    J’avais vu l’interview de l’auteur dans La Grande Librairie à l’époque de la sortie du livre et le thème ainsi que la forme m’avaient interpellée. Les extraits cités sont d’une beauté très simple. Je le lirais peut-être…

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    • 31 mai 2019 à 13 h 57 min
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      Moi je ne regarde pas cette émission (c’est sans doute un tort). Je pense que c’est un livre vraiment intéressant et écrit de manière tellement originale et pertinente par rapport au sujet traité que j’ai vraiment apprécié. J’espère qu’il en sera de même pour toi si tu le lis. 😉

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      • 13 juin 2019 à 12 h 42 min
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        Mais c’est un tort ! Les vidéos sont dispos sur YouTube pour les expats comme moi 🙂

        Sinon, j’ai vu que le livre était dispo à la bibliothèque de ma ville, youhou

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        • 24 juin 2019 à 8 h 57 min
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          Oui tu as bien raison, il faut vraiment que je me mette aux podcasts, replay et vidéos sur Youtube pour me tenir informée ! À bientôt !

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  • 2 juin 2019 à 8 h 48 min
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    En ce moment il ne me tente pas mais je le note pour plus tard…c’est bien vrai que le titre est intrigant…Merci pour ta chronique. Maintenant j’ai bien reçu ta news (puisque tu l’as envoyé) et même en double puisque je me suis inscrite sur deux messageries différentes. Ce qui est dommage je trouve c’est qu’on ne soit pas prévenu chaque fois que tu publies un article. Cela ne peut pas se faire de façon automatique sur ta plate-forme comme c’est le cas sur les autres blogs ? Enfin ce n’est que mon avis…Bon dimanche

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    • 5 juin 2019 à 13 h 22 min
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      Merci Manou pour ton passage. Tu peux t’abonner au rss de mon blog en cliquant sur l’icône orangée au milieu de celles des réseaux sociaux, ainsi tu seras automatiquement informée d’un nouvel article. Je vais essayer de voir s’il existe une autre manière, et si je trouve plus simple, je te tiens au courant. Bonne journée et à bientôt !

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