Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam

Je n’avais jamais entendu parler de cette écrivaine, et j’ai vu sur le site de Télérama que son dernier livre était très bien noté. Comme à mon habitude, je n’ai pas lu la critique pour garder la fraîcheur de la surprise et je me suis lancée dans ce roman qui évoquait pour moi l’Arcadie, région de Grèce qui représente d’après la mythologie une sorte de paradis pastoral. Autant dire que cela aiguisait mon appétit. Et en effet, le titre est bien choisi.

Farah est une jeune fille de presque 15 ans au début du roman. Elle vit dans le sud-est de la France, dans une secte appelée Liberty House. Ce phalanstère abrite des inadaptés sociaux, des personnes handicapées, fragiles ou en marge de la société et qui semblent vivre heureux tous ensemble. Arcady, un homme d’une cinquantaine d’années est leur gourou. Il prône l’amour libre, le véganisme, l’attachement à la nature etc. dans un cadre champêtre digne de Virgile.

Le roman écrit à la première personne nous met dans la peau de la jeune héroïne et pose un regard assez ironique sur la société moderne et sur la communauté dans laquelle elle évolue. Mais pour une jeune fille qui ne connaît que peu le « vrai » monde extérieur, j’ai trouvé qu’elle était particulièrement mature et fine mouche, ce qui ne m’a pas semblé très crédible.

Le thème central est la quête d’identité genrée de la jeune fille. En effet, la puberté, au lieu de la transformer en femme, développe au contraire des caractères masculins de plus en plus prononcés chez Farah, qui l’obligent à se demander qui elle est, quelles sont les différences entre femmes et hommes. Mais il m’a semblé que l’autrice en faisait vraiment beaucoup, sans justement apporter de réelles réflexions ou solutions à la question. Les réponses des autres personnage à la question « qu’est-ce qu’être un homme ou une femme ? » m’ont paru très plates et peu intéressantes.

Les personnages sont extravagants, outrés, presque caricaturaux, entre la mère de Farah, beauté fatale électrosensible mais qui donne naissance à une fille particulièrement laide, Epifanio un noir atteint comme par hasard de vitiligo, Daniel, un adolescent qui réussit à posséder un téléphone portable dans une zone blanche, et tout à l’avenant. Trop, c’est trop.

 D’autre part, j’ai trouvé l’ensemble un peu éparpillé, comme si l’autrice avait voulu parler de tout ; les autres thèmes que celui du genre, comme celui du véganisme, de la société hyper-connectée et même des migrants, ne sont pas si bien exploités que cela mais assez traités de manière convenue et consensuelle. On observe tout de même une critique de cette pseudo-utopie dont les membres ne parviennent pas à toujours vivre en appliquant leurs principes. Leur bonté initiale, qui s’oppose à la méchanceté de ceux de dehors va être un peu mise à mal avec l’arrivée d’Angossom.

« Non, ce qui m’inquiète c’est que je ne sens pas plus de gentillesse chez les adultes que chez les enfants – et ne parlons pas des adolescents, chez qui la méchanceté est une seconde nature. En dehors de ma petite confrérie secrète, les gens n’ont pas envie d’être bons, pas plus qu’ils n’envisagent de se grandir, de s’élever, de s’éclairer. Leur ignorance crasse leur convient très bien. Et s’ils ont l’occasion de me tirer dessus, ils le feront. Pas besoin de raison pour ça : la folie suffit. […] leur gentillesse fait d’eux des faibles. En cas d’attaque, ils seraient incapables d’une riposte efficace. »

De plus, j’ai trouvé qu’il y avait un manque de cohérence et de vraisemblance m’empêchant d’apprécier pleinement ce roman. Par exemple lorsque Farah quitte la communauté, elle reçoit miraculeusement de l’argent de Nelly, une pensionnaire de Liberty House certes très riche mais qui n’a aucun intérêt à l’alimenter financièrement. Enfin, pour avoir dans le cadre de mon travail approché de près une secte, et en tout cas dans celle que j’ai eu l’occasion d’observer, les choses ne se passent pas du tout comme ce qui est décrit ici. Farah par exemple va au lycée avec d’autres adolescents de sa communauté alors que justement, en général, les jeunes sont isolés du monde. Elle vit d’amour et d’eau fraîche, entourée de la nature, mais c’est très loin d’être le cas dans la secte qu’il m’a été donné de voir.

Le style souvent érudit, est lui aussi très mélangé, le niveau de langue tantôt soutenu, tantôt familier, empruntant de nombreuses citations à des auteurs connus. Bien sûr, on pourrait penser qu’il est à l’image de la protagoniste, elle-même entre deux genres, entre deux modes de vie, mais j’ai trouvé que cela rendait encore davantage le roman fourre-tout. Bref, les thèmes ne m’intéressaient pas particulièrement et je n’ai pas accroché aux personnages ni à l’intrigue, mais vous aimerez peut-être, d’autres critiques ayant l’air très élogieuses. Moi en tout cas, je suis passée à côté de cette curieuse utopie…

Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam

Roman paru en 2018. 448 pages chez Gallimard (collection Fiction, P.O.L). 

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4 commentaires sur “Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam

  • 8 octobre 2018 à 7 h 53 min
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    Le livre que j’ai adoré de cette autrice c’est Si tout n’a pas périt avec mon innocence. Les garçons de l’été m’a un peu déçu. En tout cas, ses livres ne laissent pas indifférents bien qu’il y ait, comme toi, des choses qui me chiffonnent quand je la lis.

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    • 8 octobre 2018 à 19 h 01 min
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      Je note celui que tu as beaucoup aimé, mais son dernier roman, malgré de bons avis que j’ai lus après avoir écrit le mien, ne m’a hélas pas convaincue… À bientôt !

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  • 8 octobre 2018 à 12 h 00 min
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    Je la connais de nom mais je n’ai jamais rien lu d’elle…A voir si je la croise en médiathèque pour me faire ma propre idée. A bientôt et merci pour ta chronique

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    • 8 octobre 2018 à 19 h 09 min
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      Je serais curieuse de connaître ton avis sur cette écrivaine, si tu as l’occasion de la lire. Même si ce roman-là ne m’a pas plu, il peut plaire à d’autres et elle en a écrit une bonne demi-douzaine je crois, de quoi peut-être trouver ton bonheur. Belle soirée à toi Manou !

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