Cérémonie, de Yasmine Chami

À mon arrivée à Casablanca, je m’étais bien promis de découvrir un peu la littérature marocaine. Ma collègue Sarah m’a proposé de me prêter des romans de Yasmine Chami, cette écrivaine marocaine de langue française et c’est ainsi que je me suis mise à lire ce tout petit roman. D’emblée, j’ai aimé son écriture, très travaillée, poétique, aux phrases longues et sinueuses comme des arabesques. Je me suis laissé emporter par ce roman très féminin. Féminin parce qu’écrit par une femme et parce qu’il parle des femmes, de trois membres d’une même famille en particulier.

Khadija est une marocaine d’une trentaine d’années, qui s’apprête à fêter les noces de son frère Saïd. Pour cette raison, la maison familiale de leurs parents dans laquelle elle s’est retrouvée contrainte de revenir après un récent divorce, se remplit peu à peu des invités au mariage, mais aussi de souvenirs d’enfance de la jeune femme. Remontent alors à la surface des anecdotes, des histoires et des émotions que l’héroïne va partager avec nous.

Khadija est une femme très éprouvée par son divorce d’avec Farid. Il l’a quittée et lui a laissé leurs trois enfants « sans cérémonie ». Malgré sa réussite sociale – elle est architecte – elle n’est pas parvenue à construire sa propre maison puisque son foyer est détruit. Elle en éprouve une grande honte et une douloureuse tristesse. Elle se rappelle alors le destin des quelques femmes de la famille, filles aînées comme elle, et se rend compte que leur vie n’a pas été simple non plus.

Elle est accompagnée dans ses souvenirs par sa cousine Malika, qui avec elle, va faire resurgir des moments de leur enfance, de leur jeunesse. Malika souffre aussi, de l’infertilité de son couple, souffrance exacerbée par la pression familiale et sociale. J’ai aimé ces histoires de femmes, qui se dévoilent dans le secret de leur chambre ou de leur toilette, dans cet espace si intime. Pourtant, je n’ai jamais eu la désagréable sensation d’être une voyeuse. J’ai plutôt eu l’impression d’être invitée dans un gynécée antique. Si le rôle des femmes dans la société (marocaine, mais pas seulement) est souvent diminué ou mésestimé, on sent dans ce roman que ce sont pourtant elles qui comptent. Vraiment. On découvre dans ce gynécée le personnage d’Aïcha, une tante décédée adorée et adorable, dont la féminité a été mise à mal par son célibat et par la maladie. Sa présence rôde dans la maison et son souvenir émeut les deux cousines. On rencontre aussi d’autres personnages féminins, les mères et grands-mères de la famille élargie avec leurs cancans et leurs petites phrases assassines. On ressent très bien le poids des traditions, de l’image qu’il faut donner à l’extérieur de la maison, même si celle-ci n’est que superficielle et fausse…

J’ai aimé les questions que soulève ce roman. On y parle par exemple du mariage, arrangé le plus souvent au sein des familles, et de la liberté que Khadija a voulu prendre en choisissant elle-même son époux. Son échec, puisque le mariage n’a pas tenu, lui revient entièrement – pense-t-elle – et la frappe durement. Sa volonté d’émancipation, d’amour véritable lui a coûté très cher dans un univers traditionaliste.

L’autrice évoque aussi dans ce roman la vie terrible des petites bonnes, arrachées à leur campagne à un âge où elles jouent encore à la poupée pour servir de riches familles à la ville : on les y exploite tout en faisant croire à leurs parents qu’elles pourront s’instruire en ville. Même si le roman date de presque 20 ans, il est toujours d’actualité puisqu’une loi récente au Maroc tente de protéger ces enfants de ce réel fléau.

« Malika retrouve le sauvage grondement intérieur, le tremblement de ses membres comme après une longue course. Un monde ancien, policé et violent, où de petites servantes dorment en boule sur des matelas de fortune, posés à même le sol, dans un recoin de la cuisine qui sent encore la coriandre et les amandes.

Malika se souvient des séjours chez sa tante Najia : la douceur des heures partagés avec Hourya le dispute à d’autres réminiscences devant lesquelles sa mémoire hésite au bord de l’amnésie. »

J’ai apprécié l’univers magnifiquement décrit : on a envie de se protéger du soleil à l’ombre des néfliers avec les protagonistes, on hume les senteurs délicates ou musquées des parfums qui embaument les femmes au sortir du bain, on sent la caresse des tissus traditionnels qu’elles revêtent, on voit la beauté des étoffes rehaussées de broderies. On a envie d’ouvrir les profondes et sombres armoires qui recèlent des secrets au fond de leurs chambres. On s’y croirait tellement que je me suis retrouvée toute chose en levant les yeux de mon livre et en découvrant que je n’étais pas parmi elles mais bien plus prosaïquement dans le tram qui m’emportait au travail…

J’ai aimé la lenteur des phrases qui nous plongent dans une atmosphère orientale particulière, pleine de réflexions et de partages entre Khadija et Malika. On trouve aussi, comme dans les Contes des Mille et une Nuits, plusieurs récits enchâssés comme celle de la mule blanche ou encore de la petite fille élevée par un aigle. Chacune de ces histoires, fortement chargée de symboles, nous permet aussi avec une infinie délicatesse de comprendre le rôle de certains hommes de la famille à travers ce qu’en disent les femmes dans ces paraboles. Je vous recommande donc vivement ce petit bijou que j’ai goûté avec beaucoup de plaisir.

Cérémonie, de Yasmine Chami

Roman paru en 1999. 120 pages chez Actes Sud. 

Prix Beur FM Méditerranée -1999

Découvrez aussi :

Facebooktwitterpinterestmail

7 commentaires sur “Cérémonie, de Yasmine Chami

  • 12 octobre 2018 à 14 h 43 min
    Permalink

    Oula, mais c’est dithyrambique ! En tant que féministe, évidemment que ce livre me donne envie. Malheureusement, ca sent encore la femme marocaine ultra privilégiée (Slimani ?!) et c’est très gênant je trouve. On a envie de lire des écrivaines qui viennent du peuple, du vrai, et dans ce type de sociétés, cela paraît impossible d’écrire en francais sans venir d’un milieu favorisé.

    Réponse
    • 13 octobre 2018 à 11 h 33 min
      Permalink

      Je comprends ce que tu veux dire, et c’est vrai, elle appartient à une famille d’intellectuels, elle est normalienne. Mais elle est aussi anthropologue, elle sait donc bien de quoi elle parle, même quand elle évoque justement des femmes d’une autre classe sociale que la sienne. Je pense qu’il n’est pas possible pour une marocaine non instruite d’écrire dans un français aussi brillant, et ce serait d’ailleurs la même chose pour une française : non instruite, elle ne maîtriserait pas la langue aussi parfaitement. Il me semble que précisément, Yasmine Chami prête sa voix pour raconter les femmes marocaines, et cela permet à ses lecteurs de découvrir la société d’une très belle manière, même si la réalité qu’elle raconte n’est pas toujours belle. Ces petites bonnes par exemple, qui sont analphabètes et tirées de leur campagne pour se faire exploiter en ville ne pourraient pas écrire sur leur conditions de vie et je trouve bien que des femmes en capacité de le faire s’intéressent à elles et leur donnent la parole pour dénoncer ces horreurs de la vraie vie.
      En France aussi, qui sont les écrivains ? Dans leur très grande majorité, ce sont des intellectuels cultivés et instruits, privilégiés. Et si au XIXe certains ont donné la parole aux classes défavorisées comme Zola, Maupassant, Hugo etc., la plupart des écrivains d’aujourd’hui parlent… de leur nombril ou parfois et très opportunément de faits de société (pour se déculpabiliser d’être privilégiés ? Pour faire du buzz ? Par réel souci philanthrope ? Je ne sais pas) mais leur regard est forcément extérieur au monde terrible qu’ils décrivent. Rares sont ceux qui viennent du peuple, et même quand ils en viennent (Annie Ernaux, Edouard Louis par exemple), ils ont accédé à une autre classe sociale avant d’écrire. En tout cas, je te recommande vraiment ce court roman qui est vraiment très beau 🙂 !

      Réponse
      • 16 octobre 2018 à 12 h 17 min
        Permalink

        Ah tu as de bons arguments. Il faut bien des privilégiés pour donner une voix à ceux qui n’ont pas leur chance. Heureusement qu’il y a eu un victor Hugo pour écrire Les Misérables. C’est tout à leur honneur en effet. Mais chez les Occidentaux, il existe des écrivains prolos qui parlent des prolos (Despentes et John King chez les Anglais). Ils sont une minorité bien évidemment, mais ils sont là, et souvent très bons.

        Réponse
        • 26 octobre 2018 à 9 h 25 min
          Permalink

          Oui c’est vrai qu’il en existe quelques-uns, et tant mieux ! Pour Despentes par exemple, je crois qu’elle a dit que la littérature avait changé sa viequi n’était pas facile, et c’est génial. Pour l’Anglais dont tu parles, je ne le connais pas, je vais me renseigner, merci de l’info. Bon week-end ! 🙂

          Réponse
  • 12 octobre 2018 à 17 h 30 min
    Permalink

    Ce roman me tente…
    Je ne savais pas l’histoire de ces petites bonnes !!

    Réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.