Le titre « Dans l’eau je suis chez moi » m’a intriguée, je me suis demandé si c’était l’œuvre d’une sirène ( 😉 ) alors je me suis lancée dans cette lecture. Je trouve qu’il est important de donner sa chance à de nouveaux écrivains et en particulier aux femmes. Il s’agit d’un premier roman d’Aliona Gloukhova, une jeune biélorusse mais qui s’exprime en français. Déjà, chapeau ! C’est aussi une autobiographie qu’elle a réalisée dans le cadre d’un master de création littéraire.

Par sa plume, elle redonne vie à son père, disparu en mer lorsqu’elle avait onze ans. Youra est le père de plusieurs enfants qui vit avec sa famille à Minsk. Il a été exclu du Parti Communiste et est devenu alcoolique. La famille de la narratrice vit modestement jusqu’au jour où Youra part pour Istanbul. De là, il embarque sur un bateau qui fait naufrage. On retrouve ses deux compagnons sains et saufs, mais pas lui. Ni mort, ni vivant. Comment faire son deuil quand on n’a pas de corps ? Comment ne pas garder espoir qu’il est peut-être vivant et qu’il reviendra un jour près des siens ? Telles sont les questions qu’ont dû affronter la petite fille et sa famille.

« Parfois, mon père ne boit pas. Parfois, il arrive à ne pas boire pendant tout un mois, et même plus. Dans ces moments-là, j’imagine que nous sommes une famille normale. […] Je dis à Tania qu’avoir un père qui boit signifie savoir que tout peut s’écrouler n’importe quand, je ne peux jamais être sûre de rien. […] Avoir un père qui boit signifie savoir que les gens peuvent tout d’un coup se transformer en quelqu’un d’autre, inconnu, étrange et cassé. »

Alors l’autrice imagine différentes trajectoires de vie de son père. Elle lui prête une vie cachée, silencieuse mais une vie tout de même. Pour lui éviter de mourir. J’ai trouvé ce roman émouvant. Aliona Gloukhova n’évoque pas la mort mais bien plus la disparition, avec tout ce que cela suppose de mystère, d’espoir, d’imagination, d’incompréhension, surtout chez une petite fille. C’est un hommage qu’elle rend à ce père évaporé. Elle tente de reconstituer des fragments de sa vie d’avant, du temps où son père était encore présent et lui invente une vie sans elle. Elle le fait vivre grâce à la magie et au pouvoir des mots.

L’écriture elle-même est fluide comme l’eau qui a fait disparaître son père lequel préférait pourtant la vodka. L’eau est un élément essentiel du roman puisque c’est là qu’elle se sent bien ; elle se compare d’ailleurs à un pingouin, plus à l’aise dans l’élément liquide que sur la terre ferme. Son père a lui aussi peut-être vécu une transformation et s’est métamorphosé en dauphin ? Peut-être voulait-il quitter son pays dans l’espoir que l’herbe serait plus verte ailleurs ? Qui sait ? Sa fille en est réduite à des suppositions et à des chimères qu’elle partage avec nous.

Pourtant, j’ai eu l’impression que le roman manquait d’unité, se perdait dans le labyrinthe des pensées ou des souvenirs reconstitués de la narratrice. La brièveté du roman m’a également empêchée de m’attacher aux personnages qui ne sont qu’esquissés. Je pense que c’est un livre-thérapie qui a sans doute permis à l’écrivaine de mettre des mots sur une énigme intime mais qui a moins d’intérêt pour ses lecteurs que pour elle-même. Mais il faut espérer que la catharsis que l’écriture de ce premier roman n’aura pas manqué de provoquer chez elle – du moins je l’espère – lui permettra de s’épanouir plus tard dans d’autres ouvrages.

Dans l’eau je suis chez moi, d’Aliona Gloukhova.

Roman français paru en 2018. 128 pages chez Gallimard (collection Verticales). 

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6 commentaires sur “Dans l’eau je suis chez moi, d’Aliona Gloukhova

  • 23 mars 2018 à 14 h 58 min
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    Tu es vraiment douée pour nous parler de tes lectures, tu sais! J’adore les mots que tu emploies pour décrire la quête de cette écrivaine, et tu m’as donné malgré tout envie de lire ce roman!

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    • 24 mars 2018 à 15 h 03 min
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      Merci Frau, tu es trop mignonne ! Eh bien tant mieux si ça t’a donné envie de le lire ! Bon week-end et à très vite.

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  • 24 mars 2018 à 0 h 04 min
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    Tout à fait d’accord avec Escarpins et Marmelade sur ton talent pour nous présenter des livres 🙂 En revanche, malgré ta présentation de qualité, je ne le lirai pas… j’ai une trouille folle de l’océan et je ne supporterais pas de lire l’histoire de quelqu’un qui s’est peut être noyé ! C’est au-dessus de mes forces !

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    • 24 mars 2018 à 15 h 05 min
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      Merci Sophie 😉 Je comprends, la noyade me met aussi très mal à l’aise, mais je te rassure, dans ce roman, il n’en est pas beaucoup question, c’est plutôt la disparition qui est mise en valeur. D’ailleurs, pour la narratrice, l’eau est perçue comme un élément très positif, elle se sent bien dedans et dit qu’elle a appris à nager avant de marcher !

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  • 26 mars 2018 à 9 h 22 min
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    Tu me donnes vraiment envie de la découvrir…C’est vrai que le titre est intrigant et que cette histoire en partie autobiographique si je comprends bien doit être très émouvante. Merci pour ta superbe chronique

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    • 27 mars 2018 à 13 h 09 min
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      Pourtant, mon avis n’est pas dithyrambique, mais c’est un roman intéressant ; si tu le trouves en bibliothèque, il pourrait te plaire.

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