Grâce et dénuement, d’Alice Ferney

C’est le titre qui m’a attirée : Grâce et dénuement. J’ai trouvé ce titre très beau, il avait quelque chose de poétique et je n’avais encore jamais rien lu d’Alice Ferney alors… je me suis dit que cette double raison allait me conduire à lire ce roman.

C’est une histoire originale, qui met en scène des types de personnages peu communs en littérature : les gitans. Nous suivons une tranche de leur vie. Angéline, vieillie avant l’âge, est la doyenne du groupe. Veuve, c’est elle qui règne sur le petit campement. Ses fils, Simon, Lulu, Moustique, Antonio et Angelo se plient à ses volontés. Tous sauf un sont mariés et les belles-filles, leurs enfants cohabitent du mieux qu’ils peuvent.

Les caractères sont bien développés et peu à peu, on s’attache à chacun, à Simon malgré sa folie et sa violence, à Misia et sa naïveté, à Nadia et sa gentillesse etc. Or une gadjé vient légèrement troubler cette vie faite d’oisiveté, de vols, de relations personnelles parfois compliquées. C’est Esther. Cette bibliothécaire quadragénaire vient chaque mercredi pendant une année discuter avec Angelina pour obtenir la confiance de la vieille. Ensuite, elle propose de venir chaque semaine lire des histoires aux enfants.

Dans cette grande famille analphabète, aucun enfant ne va à l’école. Alors Esther leur raconte les fables et contes traditionnels de la littérature européenne. Les enfants, un peu circonspects au départ, se prennent très vite au jeu, bercés par les mots et formules qu’ils ne comprennent pourtant pas toujours. Ils réclament même des explications et le rituel du mercredi devient pour eux capital.

« Elle les installa, les petits à côté d’elle, les grands juste derrière. Et elle commença à raconter l’enfance de Babar. Elle lut comme jamais elle ne l’avait fait, même pour ses garçons : elle lut comme si cela pouvait tout changer. […] Entre deux pages elle apercevait les visages sérieux des enfants. Ils étaient concentrés, inatteignables. Elle lut avec de la tendresse pour eux et de la foi dans les histoires. Et elle n’avait ni crainte ni question, est-ce que c’était artificiel, utile, naïf, stupide, de venir ainsi, sans prévenir, sans demander, pour lire des histoires à des enfants. Un élan la portait, elle lisait en mettant le ton, sans être jamais fatiguée de le mettre, sans se presser de finir comme elle faisait parfois quand elle couchait ses garçons. Elle lisait et le reste attendait. Le monde était évanoui, et morte ainsi sa dureté, et le froid des jours d’automne oublié lui aussi. D’ailleurs il se mit à pleuvoir quelques gouttes et personne ne bougea. Elle lut le livre jusqu’à la fin, et ce jour-là les enfants repartirent en criant des mercis. »

Ce mélange de pauvreté à la fois culturelle et matérielle est mis en avant dans le roman, un peu comme dans les Misérables mais de nos jours. Les enfants sont lavés une fois par semaine dans une eau qui sert aussi à laver le linge, ils sentent mauvais, se mouchent avec leur manche, vivent sur un terrain privé appartenant à une institutrice retraitée qui refuse de porter plainte contre eux etc. Ils n’ont droit à rien, ni à un lieu où s’établir, ni même à une identité comme on le voit quand nait un nouveau petit ou quand Esther veut inscrire les enfants à l’école. Cette pauvreté va de pair avec l’exclusion dont sont victimes les gitans : toute la société les rejette : les riverains, l’hôpital, l’école.

Mais l’autrice insiste aussi sur la grâce qui émane de ces enfants avides et curieux de connaitre les histoires que la gadjé leur raconte. Ils posent des questions naïves et touchantes, se demandent si ce qui dit dans les histoires existe pour de vrai… Les enfants débordent de vitalité, d’énergie et semblent heureux de la liberté que leur procure cette vie pourtant misérable. Cette grâce vient également de la joie incroyable qui sourd d’Angéline ou de Nadia, promptes à se réjouir, malgré les aléas de la vie.

« Elle était joyeuse, et plus que les autres, comme si, l’âge gagnant, elle avait fini par comprendre que la joie se fabrique au-dedans. »

La grâce transparait aussi dans l’écriture que j’ai trouvée très belle, fluide, évocatrice. Chaque phrase – chaque mot – est travaillée, ciselée, précise, subtile. L’autrice utilise beaucoup le discours indirect libre où les paroles des personnages ne sont jamais signalées par les guillemets ou tirets habituels. Cela permet de mélanger les points de vue sans jamais couper le fil du récit. Certains passages comme celui qui évoque le chant de Nadia sont de toute beauté.

Ce qui m’a frappée dans Grâce et dénuement, c’est l’amour constant qui est raconté. L’amour des mères pour leurs enfants, l’amour conjugal et l’amour des livres. Cet amour va de concert avec le désir, largement développé dans le roman. Les relations hommes-femmes sont largement développées et intéressantes.

La combativité et la détermination d’Esther sont louables et en font un personnage intéressant quoiqu’un peu énigmatique : pourquoi fait-elle tout cela pour les gitans ? Quel désir l’a poussée au départ vers ces gens qu’elle ne connaissait pas ? Quelle est vraiment sa vie en dehors du campement ? C’est au lecteur d’imaginer les réponses à ces questions car seules quelques bribes nous sont données.

C’est enfin un hymne à la lecture qui nous est donné ici à lire.

« C’étaient les livres qui faisaient rêver la vieille. Elle n’en avait jamais eu. Mais elle savait, par intuition et par intelligence, que les livres étaient autre chose encore que du papier des mots et des histoires : une manière d’être. La vieille ne savait pas lire mais elle voulait ce signe dans sa caravane. »

Les enfants rêvent en écoutant les histoires, le temps et les problèmes s’arrêtent. Même les adultes, illettrés, ont envie de posséder des livres, de les tenir dans leurs mains, de les déchiffrer. Ce pouvoir de la lecture qui transforme la réalité est tout simplement magnifique. Grâce et dénuement est donc un beau roman que je vous conseille.

Grâce et dénuement, d’Alice Ferney

Roman paru en 1997. 304 pages chez Actes Sud & Babel. 

Prix Culture et Bibliothèque pour tous 1997.

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2 commentaires sur “Grâce et dénuement, d’Alice Ferney

  • 2 septembre 2019 à 8 h 36 min
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    Voilà un livre que j’ai relu plusieurs fois depuis sa sortie…que te dire de plus sinon que je suis contente que tu l’aimes toi-aussi. Tu as parfaitement décrit l’ambiance du livre et les qualités d’écriture de l’auteur. A bientôt

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    • 13 septembre 2019 à 11 h 45 min
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      C’est un beau petit roman en effet qui montre les gens du voyage sous un autre angle et avec beaucoup de subtilité. Merci pour ton passage et à bientôt !

      Réponse

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