Idiss, de Robert Badinter

J’éprouve depuis longtemps une admiration incroyable pour le couple Badinter. Toutefois, si je connais, son rôle politique, son engagement  et, pour les avoir écoutés plusieurs fois, certains des célèbres discours de Robert Badinter, je n’avais jamais encore lu un ouvrage de ce grand monsieur. C’est désormais chose faite. Quand j’ai appris qu’il venait d’écrire un ouvrage sur sa grand-mère, je me suis dit que cela me permettrait de découvrir l’histoire familiale de ce célèbre avocat, que je méconnaissais totalement.

Dans ce récit, il retrace la vie de sa grand-mère prénommée Idiss. Née en Bessarabie au XIXe siècle, elle épouse Schulim par amour. Mais ils se voient obligés de fuir leur terre natale et les pogroms d’Europe centrale. Ils partent se réfugier en France, idéalisée comme un eldorado, avec les trois enfants qu’ils ont eus, deux fils et une fille. Cette dernière est la mère de l’auteur.

Une fois installés en France, Idiss et les siens doivent s’adapter à une nouvelle langue, de nouvelles habitudes de vie etc. Heureusement, Idiss est entourée d’une famille aimante dont elle est le pivot. Sa fille Chifra qui deviendra par la suite Charlotte (mère de l’auteur) très douée à l’école ne peut embrasser la carrière qu’elle aurait voulue. Mais elle s’intègre parfaitement à son pays d’adoption et épouse ensuite Simon. Lorsque naissent Robert Badinter et son frère, Idiss devient une merveilleuse grand-mère. J’ai trouvé ce personnage très émouvant. Quelle vie ! Quels sacrifices a-t-elle dû faire pour que sa famille puisse vivre mieux ! Moi qui ai fait le choix de vivre une partie de ma vie à l’étranger, ce n’est pas toujours facile, mais j’imagine que lorsqu’il s’agit d’une fuite sans espoir de retour, le renoncement doit être très difficile à supporter.

La caractéristique essentielle de la grand-mère est l’amour qu’elle prodigue sans limite. J’ai trouvé touchants les moments où par exemple elle se rend au cinéma avec ses petits-fils ou lorsqu’elle partage un croissant avec l’écrivain. Elle ne comprend pas le français mais rit de bon cœur au cinéma muet de Charlie Chaplin et partage des instants de bonheur avec sa famille. C’est un roman qui exprime tout l’amour que Robert Badinter éprouve pour sa grand-mère.

« Parmi tous ces visiteurs, elle préférait les enfants, qui venaient à l’heure du goûter dévorer les brioches et madeleines que son grand sac abritait. Ils repartaient en courant, comme s’envolent les mouettes. Un marchand ambulant poussait un chariot peint de couleurs vives où reposaient de grands bacs de glaces aux noms enchanteurs : vanille, chocolat, pistache, café, tutti frutti. Pour les enfants, c’étaient là des plaisirs chaque jour renouvelés. Pour Idiss, des moments de bonheur qui illuminaient sa vie. »

Il rend hommage à cette femme courageuse qui lui a permis de devenir ce qu’il est aujourd’hui et à qui il doit beaucoup. L’auteur le fait avec une pudeur remarquable mais qui n’empêche pas de montrer tout l’amour qu’il a eu pour elle. Ses mots sont précis, mesurés mais ne tombent jamais dans le pathos. Et pourtant, la vie d’Idiss n’a pas été facile car elle coïncide avec la plus grande tragédie humaine de notre époque.

En effet Idiss est juive. La religion occupe une place importante dans le roman. Les prières, les événements religieux permettent à Idiss de se sentir un peu chez elle. La religion n’a pas de frontière et la brave femme est heureuse de pouvoir la vivre dans son nouvel environnement. Mais le bonheur familial est de courte durée. Malgré la réussite professionnelle de ses enfants, Idiss perd son mari. Ensuite, n’oublions pas que nous sommes à la veille de la seconde guerre mondiale. On voit donc monter l’antisémitisme et la famille d’Idiss assiste, impuissante aux mesures de plus en plus coercitives du gouvernement. J’ai été (agréablement) surprise de lire que la population, elle, ne montrait pas plus de rejet des juifs qu’avant. Idiss qui pensait avoir mis sa famille à l’abri comprend que les juifs sont menacés et cette condition lui rappelle celle qu’elle a connue, bien plus jeune en Bessarabie. Les membres de sa famille tentent de minimiser un peu la situation pour la préserver. Le mythe de la France, terre promise néanmoins s’effondre. Quand la guerre est déclarée, il faut fuir Paris, mais Idiss est désormais vieille, malade et fatiguée…

J’ai été frappée par la droiture, l’intégrité des personnages qui forcent l’admiration. Leur probité transparaît quand Idiss s’acquitte d’une dette avant sa fuite pour la France, mais aussi quand son fils va s’inscrire sur les registres des juifs à la demande du gouvernement, quand ils doivent donner tous leurs biens, fruits de leur travail aux envahisseurs nazis. Les membres de la famille Badinter sont également très courageux, affrontant les difficultés patiemment, travaillant sans relâche dans l’espoir de meilleurs lendemains. Ils réussissent à monter une entreprise qui prospère pendant plusieurs années.

À l’heure où l’Europe refuse d’accueillir les migrants, j’ai trouvé que le récit était d’une cruelle actualité – toutes proportions gardées, espérons que notre situation actuelle ne sombrera jamais plus dans l’horreur que l’auteur a vécue. De très belles pages évoquent l’école républicaine dont les maîtres se faisaient un devoir d’intégrer les nouveaux arrivants. Grâce à la maîtrise de la langue française, ces derniers pourraient s’adapter à la vie en France et s’y épanouir. Il est évoqué le maître de Chifra :

« L’idéal pour lui, c’était dans sa modeste école parisienne de faire reculer l’ignorance et les préjugés, et d’ouvrir ces jeunes esprits au monde de la connaissance et aux beautés de la culture française. M. Martin, en bon militant, ne se contentait pas de paroles. L’action était chez lui fille de la conviction. Aussi organisait-il à l’école, en sus des programmes obligatoires, des cours complémentaires gratuits de langue et civilisation françaises. Tous les élèves étaient appelés à y participer. Là, M. Martin déployait ses talents pédagogiques et ses vertus patriotiques pour donner aux enfants ce que les programmes n’assuraient qu’insuffisamment : l’accès à la poésie et au théâtre. Il faisait jouer par ses élèves Le Malade imaginaire et L’Avare, et réciter des fables de La Fontaine ou Les Châtiments de Victor Hugo. »

Les parents poussaient aussi leurs enfants dans ce sens, ce qui ne les empêchaient pas de conserver parallèlement leurs traditions, car ils souhaitaient que l’assimilation de leurs enfants soit réussie.

« […] selon la tradition juive, la vraie noblesse est celle du savoir. »

J’ai beaucoup aimé découvrir Robert Badinter petit. Il raconte les faits en se replaçant au niveau du petit garçon qu’il a été. Écolier studieux et respectueux, enfant dévoué, il prend conscience très jeune du pouvoir de la parole et du sens du devoir, de la nécessité de s’engager au sens noble et antique dans la politique. Nul ne s’étonne qu’il soit alors devenu l’avocat brillant que l’on connaît. On peut rapprocher son parcours de celui de Simone Veil, femme que j’admire tout autant. Je vous recommande donc ce court roman bouleversant.

Idiss, de Robert Badinter

Roman paru en 2018. 230 pages chez Fayard. 

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6 commentaires sur “Idiss, de Robert Badinter

  • 15 décembre 2018 à 12 h 25 min
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    J’ai vu ce livre en librairie et j’ai longuement hésité, mais ce que tu en dis m’a convaincue. Je le note.

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    • 20 décembre 2018 à 18 h 15 min
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      Je pense que tu ne le regretteras pas ; c’est une leçon d’histoire et un cri d’amour en même temps, ce n’est pas moralisateur et c’est très émouvant. Bonne lecture !

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    • 6 janvier 2019 à 10 h 39 min
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      Oh oui, je l’ai beaucoup aimé. Je l’ai offert à ma grand-mère qui a adoré, Idiss peut donc plaire à plusieurs générations, signe en général que le livre est réussi 😉 Bonne lecture et bonne année !

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  • 6 janvier 2019 à 10 h 59 min
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    j’avais pas entendu parler de ce livre; la question juive me questionne beaucoup, tous ces rejets sur des centaines et des centaines d’années… enfin, comme pour le livre d’A Chedid, question toujours d’actualité, c’est désespérant.

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    • 14 janvier 2019 à 18 h 38 min
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      Tu as raison, d’un côté c’est désespérant, mais de l’autre, j’ai l’impression que l’humanité progresse (à petits pas, certes). Il y aura hélas toujours des malades pour exclure certaines communautés, mais globalement, je trouve qu’on éduque davantage les gens, adultes comme enfants à la tolérance. Moi aussi la question juive m’intéresse beaucoup et ce récit est très beau, je te le conseille. Bonne soirée !

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