L’enfant et l’oiseau, de Durian Sukegawa

Je vous en avais déjà parlé sur le blog, j’avais adoré Les délices de Tokyo, si bien que j’avais aussi acheté Le rêve de Ryosuke. C’est pourquoi quand j’ai vu que sortait L’enfant et l’oiseau de Durian Sukegawa, je me suis précipitée pour le dévorer ! La couverture m’a fait penser que c’était un roman pour les ados, mais comme dans ma tête je suis plus jeune que dans mes artères, je me suis lancée 😉

Ce roman s’ouvre sur la découverte du monde faite par… un animal tout juste né. Il assiste ensuite à un terrible orage qui va faire basculer le nid de corbeaux dans lequel il vient de briser sa coquille. Seul rescapé de sa famille, l’oisillon blessé, sachant à peine voler, est recueilli par Ritsuko. C’est une femme de ménage qui élève seule son fils Yôichi. L’enfant, fou de joie de s’occuper d’un animal, s’attache à l’oiseau qu’il nomme Johnson. Mais la mère et son fils vivent dans une HLM où il est interdit d’avoir des animaux… et où un gardien particulièrement antipathique veille…

On retrouve dans ce roman la poésie de l’auteur. La ville vue du ciel par les oiseaux, les orages sont décrits avec brio. Durian Sukegawa prend de la hauteur à tous les sens du terme pour nous montrer le monde tel qu’il est dans une grande ville. C’est-à-dire un monde dans lequel les humains ont envahi peu à peu la nature et où les oiseaux peinent à trouver de quoi manger, un endroit où construire leur nid etc. Les lumières et l’obscurité sont souvent opposées, comme pour montrer le clivage entre le monde des humains et celui de la nature.

« Les aiguilles du cèdre frissonnaient à l’unisson. Ondoyaient avec souplesse. (vent) Les branches craquaient. Derrière le feuillage dansaient des nuages joufflus. Une transparence se mouvait dans un souffle. Elle bougeait, et faisait tout trembler. À chaque oscillation du nid, la masse d’un rouge sombre à côté de lui l’effleurait doucement de ses minuscules ailes. Ensemble, ils ouvrirent le bec. Piaillèrent. Une silhouette immense apparut, qui glissa quelque chose de moite dans le bec de Johnson. Quand le vent soufflait fort, même le tronc du cèdre gémissait. »

Encore une fois, Durian Sukegawa s’intéresse aux différents, aux exclus, à ceux qui sont en marge, tant dans le règne animal que chez les humains. Si Johnson, chétif au début de l’histoire, orphelin, maltraité par les autres, trouve de l’aide grâce à Yôichi et sa mère, puis auprès d’un autre corbeau nommé Rayon vert, Ritsuko au contraire ne doit compter que sur elle-même. C’est un personnage écarté par les autres : mère célibataire, pauvre, courageuse, elle est la cible des habitants de son immeuble qui vont chercher le moindre prétexte pour la juger, l’accabler. Johnson et elle vont devoir se faire une place pour survivre.

« Il n’y avait pas que ce type. Tous les hommes étaient de sales types. Sauf son fils. Son père comme son ex-mari avaient été du genre à vous rebattre les oreilles de leur virilité. Mais ils ne lui avaient pas fourni une seule occasion de les admirer. Leur force, ils n’en faisaient étalage que pour lui taper dessus ; quand on avait besoin d’eux, il n’y avait plus personne. Pour Ritsuko, c’était ça, les hommes. Elle haïssait cette société acquise aux mâles. Ce machisme ambiant, elle en avait plus qu’assez. Elle avait été élevée à coups de poing, de pied et d’humiliations. »

Le choix du corbeau n’est pas anodin. En raison de son cri désagréable, c’est un oiseau que peu de gens apprécient. Il est considéré comme un nuisible. Dans la capitale nippone par exemple (je vous en avais parlé dans mon billet sur les animaux au Japon) on couvre les sacs poubelles d’un filet bleu dont il est question dans le roman, pour éviter à ces oiseaux de crever les sacs et de répandre les ordures partout. Les corbeaux y sont en effet nombreux et peu aimés. Et pourtant, grâce à l’écriture de Sukegawa, le lecteur s’attache à Johnson et à Rayon Vert, d’autant que le point de vue interne nous permet de ressentir leurs émotions, d’être heureux ou de souffrir avec eux.

Yôichi est aussi un enfant attachant. Il veut protéger l’oiseau, lui permettre de recouvrer ses forces avant son inévitable envol. À l’instar de Johnson, Yôichi grandit lui aussi (mais moins vite, c’est un humain !), découvre le monde. Hélas, son constat est amer : il voit la violence des adultes entre eux et envers les animaux, il voit sa mère se débattre, cumuler deux emplois pour leur bien-être à tous les deux. J’ai trouvé ce roman bien plus sombre que les deux précédents, la nuit y est d’ailleurs omniprésente.

Parallèlement, Johnson lui aussi grandit et sa vision du monde depuis le ciel n’est guère plus réjouissante. Les derniers chapitres du roman, très cruels, posent des questions au lecteur : Comment les hommes et les animaux peuvent-ils coexister, cohabiter sans massacrer la nature, sans s’entre-déchirer ? Une symbiose est-elle possible ?

Même si j’ai regretté un côté un peu simpliste, une philosophie bien moins aboutie que dans ses autres romans, ce livre est parfaitement d’actualité. C’est une sorte de roman d’apprentissage plein de poésie, que l’on peut lire à tout âge, mais qui ravira peut-être davantage les plus jeunes. L’enfant et l’oiseau de Sukegawa nous permet de réfléchir sur le monde qui nous entoure. Il interroge sur l’amitié, la solidarité, la place que l’humain donne à la nature.   

L’enfant et l’oiseau, de Durian Sukegawa

Roman paru en 2019. 256 pages chez Albin Michel.

Titre original : カラスのジョンソン (karasu no Johnson), traduit par Myriam Dartois-Ako.

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Un commentaire sur “L’enfant et l’oiseau, de Durian Sukegawa

  • 16 août 2019 à 16 h 26 min
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    la découverte du monde par un animal « bébé », j’ai lu avec un chiot dans un roman de Daniel Pennac, et c’est vraiment intéressant de re-découvrir ce qu’on ne voit ni n’entend plus. dans le cas de ce livre, ça peut être aussi découvrir une autre société.

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