La douleur de Marguerite Duras

J’ai été amenée à lire La douleur de Marguerite Duras, car l’institut français de Casablanca proposait une soirée cinéma avec l’adaptation de cette œuvre par Emmanuel Finkiel qu’il a réalisée l’année dernière. Avant d’y assister, je souhaitais me replonger dans l’écriture de cette autrice. Je connaissais le thème principal mais n’avais encore jamais lu cette œuvre. Il s’agit en fait d’un recueil de six nouvelles. La première est la plus longue, la plus développée.

Tirée de sa vraie vie, l’histoire rejoint l’Histoire : Marguerite Duras attend des nouvelles de son mari Robert Antelme. Il a été déporté dans des camps d’extermination en juin 44 et après la libération de ces camps, elle espère chaque jour obtenir de ses nouvelles. Le récit est présenté comme un journal, à la première personne. Le rythme est incroyable : on tourne les pages frénétiquement car Duras parvient à nous faire partager l’insupportable attente. Et pourtant, je connaissais la fin de l’histoire ! Avec ses phrases brèves, averbales, saccadées, les nombreuses répétitions à l’image de son attente monotone, son style est puissant et nous entraîne dans son impatience intolérable. Elle distille les faits avec parcimonie et par bribes, comme elle a dû les vivre, ce qui contribue au suspense effroyable.

« C’est ça, c’est ça qui est arrivé. Je tiens une certitude. Je marche plus vite. Sa bouche est entrouverte. C’est le soir. Il a pensé à moi avant de mourir. La douleur est telle, elle étouffe, elle n’a plus d’air. La douleur a besoin de place. Il y a beaucoup trop de monde dans les rues, je voudrais avancer dans une grande plaine, seule. Juste avant de mourir, il a dû dire mon nom. Tout le long de toutes les routes d’Allemagne, il y en a qui sont allongés dans des poses semblables à la sienne. Des milliers, des dizaines de milliers, et lui. Lui qui est à la fois contenu dans les milliers des autres, et détaché pour moi seule des milliers des autres, complètement distinct, seul. Tout ce qu’on peut savoir quand on ne sait rien, je le sais. »

Lorsqu’on apprend que Robert est vivant, notre cœur ne se calme qu’une fraction de seconde car il est moribond : parviendra-t-il à rentrer à Paris avant de mourir ? Que se passera-t-il ? On imagine ici le calvaire, le traumatisme de ceux qui ont attendu leurs proches, et pas seulement l’horreur des déportés dont ont témoigné des écrivains rescapés par la suite. Le point de vue est donc ici différent et intéressant. Son angoisse est palpable, terrible, insupportable, on est suspendu à ses mots. Il y a une authenticité qui ne peut pas laisser de marbre. Les sentiments, comme souvent chez Duras, ne sont évoqués qu’à travers des faits bruts, c’est au lecteur de remplir le cœur de l’héroïne à partir de ses propres sentiments.

À chaque instant, elle oscille entre espoir et désespoir, assise à portée de main de son téléphone. La douleur permet aussi de témoigner de la vie d’une époque : juste après la libération, il fallait se rendre à la préfecture où l’on recevait les rescapés des camps dont les noms étaient consignés sur de longues listes. Elle ne nous épargne rien sur le retour à la vie de Robert, sur sa déchéance physique qu’elle s’applique à réparer ; son écriture authentique nous raconte l’impossible reconnaissance d’un homme qu’on a aimé mais qui ne pèse plus que 37 kg et n’est plus que l’ombre de lui-même. C’est une douleur atroce – à vivre, on l’imagine – à écrire même si c’est peut-être libérateur, et à lire tant la tension est paroxystique.

« Ce nouveau visage de la mort organisée, rationalisée, découvert en Allemagne déconcerte avant que d’indigner. On est étonné. Comment être encore Allemand ? On cherche des équivalences ailleurs, dans d’autres temps. Il n’y a rien. D’aucuns resteront éblouis, inguérissables. Une des plus grandes nations civilisées du monde, la capitale de la musique de tous les temps vient d’assassiner onze millions d’êtres humains à la façon méthodique, parfaite, d’une industrie d’état. Le monde entier regarde la montagne, la masse de mort donnée par la créature de Dieu à son prochain. »

Dans la nouvelle suivante, M. X, on voit l’héroïne patienter de longues heures pour avoir des nouvelles de son mari qui vient d’être arrêté. Où est-il ? Que va-t-on faire de lui ? Les démarches administratives sont opaques et donc effrayantes. La narratrice entretient une relation très ambiguë avec Pierre Rabier qui travaille pour la Gestapo et qu’elle voit très régulièrement pour obtenir des informations au sujet de son époux. Ce sont des choses du quotidien, témoignages précieux de ces années terribles de l’Histoire qui sont racontées ici.

La nouvelle qui vient ensuite, Albert des Capitales ne m’a pas plu du tout. J’ai été très mal à l’aise d’assister à une scène d’interrogatoire et de torture d’un collabo par des résistants pendant l’épuration. Berk ! Elle a pourtant le mérite de mettre en lumière (sans jeu de mot) des faits réels, le quotidien des Parisiens juste après la libération, mais le thème est affreux. Quand on sait ce qu’ont enduré les déportés en matière de torture, je ne comprends pas qu’on ait pu avoir envie de s’abaisser à une cruelle vengeance de même nature.

Ter le milicien et L’ortie brisée m’ont un peu laissée sur ma faim. Quant à la dernière nouvelle Aurelia Paris, elle est touchante et évoque les très jeunes victimes traumatisées de la guerre : les enfants.

Ce recueil de nouvelles est intéressant ; c’est la première nouvelle éponyme qui m’a le plus marquée, par le thème et par le style incroyable de Marguerite Duras. C’est une expérience de lecteur éprouvante mais que je ne regrette pas. J’ai été bouleversée grâce à la magie de l’écriture. Cela m’a donné envie de lire L’espèce humaine, récit-témoignage de son mari rescapé des camps, mais je vais tenter des lectures un peu moins sombres, après tout, c’est bientôt Noël ; on verra plus tard…

La douleur, de Marguerite Duras

Roman (mais en fait recueil de nouvelles) paru en 1985. 224 pages chez Gallimard. 

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2 commentaires sur “La douleur, de Marguerite Duras

  • 23 décembre 2018 à 13 h 14 min
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    Waouh, ce récit doit vraiment prendre aux tripes ! J’ai parfois du mal à rentrer dans les histoires…

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    • 6 janvier 2019 à 10 h 25 min
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      Oui, l’expression est tout à fait juste : on est pris aux tripes à cause du rythme haletant du récit, même quand on connaît l’issue de cette histoire. Ce n’est pas un roman facile, mais il mérite le détour.

      Réponse

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