La faim du tigre, de René Barjavel

J’ai lu et étudié Ravage lorsque j’étais en classe de troisième (autant dire au paléolithique). Puis j’ai découvert La nuit des temps que j’ai lu plusieurs fois et adoré, livre conseillé par mon mari qui lit énormément de science-fiction. Il m’a ensuite plusieurs fois proposé La faim du tigre, que j’ai laissé traîner longtemps car je savais qu’il s’agissait d’un livre très différent, mais que j’ai fini par découvrir cet été.

La faim du tigre est une sorte d’essai philosophique, métaphysique. Il n’est donc pas facile d’en faire une recension ici, puisqu’il n’y a pas d’intrigue ou de personnages comme dans les romans ou pièces de théâtre. Cependant, c’est un ouvrage très intéressant pour plusieurs raisons.

D’abord, parce qu’il nous interroge sur des questions existentielles auxquelles nous avons déjà tous songé. L’auteur part de son émerveillement lorsqu’à chaque printemps, la nature renaît, comme mue par une force et une nécessité invisibles. Il se pose alors des questions. D’où vient le monde dans lequel nous vivons ? Pourquoi et dans quel but sommes-nous là ? À quoi servons-nous ? Dieu existe-t-il ?

« La matière vivante ne semble pas avoir d’autre raison d’être que de s’étendre dans l’espace et se perpétuer dans le temps.[…]

Les espèces ont-elles conscience de leur mission ? Le genre humain sait-il qu’il doit continuer ? Si cette conscience collective existe, l’homme individu ne peut pas plus la connaître qu’une cellule musculaire de la cuisse d’un pilier de mêlée ne peut connaître les règles du rugby et le désir de vaincre. Et pourtant, les cellules du joueur travaillent pour cette victoire. »

S’adressant directement au lecteur par un tutoiement familier, René Barjavel nous invite à réfléchir avec lui. On se sent concerné – on ne peut que l’être de toute façon tant ses interrogations sont universelles et intemporelles.

Le second intérêt est la langue simple et accessible de René Barjavel : pas de termes philosophiques abscons, tout est fait pour que n’importe quelle personne puisse lire cet essai, même sans connaissances philosophiques préalables. C’est très agréable car on suit aisément le fil de sa pensée qui le conduit, à partir de la simple observation de la nature à se demander comment, pourquoi et à quelle fin les choses et les êtres vivants existent et d’où elles viennent.

L’auteur propose une vision cosmique du monde, où chaque chose a une place et une fonction propres mais fait partie d’un tout et en est indissociable. Cela peut rappeler très partiellement la vision stoïcienne de Marc-Aurèle qui lui aussi imagine le monde comme un cosmos merveilleux où tout ce qui survient est tributaire de la fameuse anankè, nécessité.

« Depuis vingt ans ou quarante ou soixante, tu fais partie de tout. Ce tout qui se dilate ou se contracte ou qui monte ou descend, qui vient de quelque part et va quelque autre part. Et toi avec. Tu y es à ta place, avec ta forme à toi, et ta fonction, que tu ignores. Tu travailles, tu dors, tu respires sans te préoccuper. Tu existes. Comme le grain de sable sur la plage. La marée te roule et te mouille, le soleil te sèche, le vent t’emporte et te laisse tomber. Tu tiens ta place de grain de sable. Milliards de milliards sur la grande plage. Et toi avec. »

Suit alors une réflexion sur l’amour que j’ai trouvée belle même si elle est contestable : certains couples sont formés de personnes très différentes mais peuvent néanmoins trouver le bonheur. Selon René Barjavel l’amour n’est qu’illusion s’il n’est pas oubli de soi.

« L’amour véritable engendre le bonheur vrai. Mais pour que cet amour véritable s’établisse, il faut que les deux êtres qui forment le couple aient des physiologies qui soient en harmonie, des mondes mentaux qui puissent communiquer, des goûts qui s’accordent et se complètent, des désirs synchrones, des éducations semblables ou voisines. Et que chacun d’eux ait suffisamment de qualité d’être pour penser d’abord à l’autre, avant de penser à lui. […] Une telle rencontre est rarissime. Elle a, en tout cas, peu de chances de se produire sous l’effet de ce que nous nommons d’habitude l’amour, qui fausse le jugement, rend aveugle à l’évidence et sourd à la vérité, et fait se précipiter l’un vers l’autre les êtres les moins faits pour se donner réciproquement une satisfaction durable. »

Enfin, une large part de son questionnement concerne le balancement entre le hasard et la nécessité de l’ordre du monde, c’est-à-dire l’existence de Dieu. Très critique à l’égard du dogme, il ne refuse pourtant pas l’idée d’une forme supérieure, mais qu’il refuse de nommer Dieu, nom trop galvaudé selon lui :

« Le nom de Dieu a trop servi. […]

Les Églises sont devenues des barrières entre l’homme et le divin. […]

Le rôle de toute religion est de faire comprendre à l’homme ce qu’est la création, quelle place il y occupe et quel rôle il y joue. Et jamais, jamais, jamais, de lui dire : « Ne cherchez pas à comprendre. […]

Nul ne sait plus ce que signifie le nom de Dieu. L’adorer ou le haïr est pareillement infantile. On ne hait pas, on n’adore pas un je-ne-sais-quoi. »

Il rejette le fait de prendre au pied de la lettre les textes sacrés, tout en en dénonçant les multiples interprétations parfois contradictoires.

« Ce sont seulement des règles destinées à rendre possible la vie sociale et à empêcher les structures des groupes humains de s’écrouler. Chaque Église a les siennes, qui correspondent aux mœurs de la société au sein de laquelle elle s’est développée. Elles sont nécessaires à la vie en commun, mais n’ont rien à voir avec la recherche de Dieu. […] »

Pour les neuf dixièmes de l’autre moitié, la religion reste un mélange d’habitudes mentales, de règles morales, d’obligations et d’interdits sociaux, et de vague assurance sur la mort. »

Enfin La faim du tigre évoque la violence, la guerre et l’autodestruction des hommes. Cela peut paraître un brin provocateur, mais j’ai trouvé sa démonstration assez convaincante.

« Nul être vivant ne peut continuer à vivre s’il ne tue. […]

Rien ne justifie la guerre. Jamais. […]

Il faut que tous les vivants, à tout instant, fabriquent des vivants pour que d’autres vivants puissent les dévorer. »

Même si le texte date de 1966, il est encore d’une criante actualité puisque même si les guerres ont heureusement tendance à être moins nombreuses, l’homme est assez fou pour détruire son lieu de vie, la Terre.

Cet essai est donc vraiment très réussi puisqu’il aborde des questions sur notre humaine condition et propose des pistes de réflexion intéressantes.

La faim du tigre, de René Barjavel

Roman paru en 1966. 214 pages chez Gallimard (collection Folio). 

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2 commentaires sur “La faim du tigre, de René Barjavel

  • 16 août 2019 à 22 h 15 min
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    Pourquoi pas à rajouter dans ma PAL ! J’avais bien aimé le roman que j’ai lu de lui, il est particulier mais donne à réfléchir !

    Réponse
    • 1 septembre 2019 à 11 h 30 min
      Permalink

      C’est le troisième livre de Barjavel que je lis, et je les ai tous aimés ! Espérons qu’il en soit de même pour toi si tu le lis 😉 ! Bon dimanche !

      Réponse

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