Là où les chiens aboient par la queue d’Estelle-Sarah Bulle

Pour cette rentrée littéraire, j’ai souhaité encore une fois m’intéresser à un premier roman, et j’ai choisi un livre qui nous vient des îles, de la Guadeloupe en particulier, où les chiens aboient par la queue d’Estelle-Sarah Bulle. Je trouvais le titre assez amusant. Concernant la littérature antillaise, on parle souvent du concept de négritude, de la poésie admirable d’Aimé Césaire ou d’Édouard Glissant, mais moins, me semble-t-il des romans. J’ai découvert Patrick Chamoiseau il y a quelques années avec son roman autobiographique Une Enfance créole, que j’ai trouvé magnifique et que je ne peux que vous recommander. J’ai donc voulu poursuivre ma découverte avec ce nouveau titre d’une jeune autrice.

L’histoire s’étend depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours. Elle met en scène la narratrice, une jeune femme métisse vivant à Paris dont le père est guadeloupéen et la mère blanche, qui se plonge dans ses racines familiales créoles. Elle décide alors de faire parler trois membres de sa grande famille qui alternativement, nous racontent la Guadeloupe où ils ont vécu pendant de nombreuses années avant de venir s’installer en métropole.

J’ai aimé d’abord la joie de vivre, la gaité qui transparait sous la plume de l’écrivaine. Elle raconte un monde coloré avec des mots enjoués, des expressions imagées souvent drôles qui nous emportent dans une vie pourtant difficile, celle qu’ont vécue les personnages à Morne-Galant, là où les chiens aboient par la queue, c’est-à-dire un endroit perdu, puis à Pointe-à-Pitre et enfin à Paris. L’atmosphère qui se dégage du roman, même si les temps sont durs, est le plus souvent joyeuse grâce au style de l’autrice, et l’affection au sein de la famille toujours présente.

« la tendresse n’était pas absente, mais mesurée, comme l’était le sel ou le pain. »

Les personnages sont tous très pittoresques et j’ai trouvé assez amusant de voir parfois les mêmes choses racontées par ces trois différents caractères.

Il y a d’abord les tantes, l’aînée Antoine, qui malgré son surnom masculin, est bien une femme, Lucinde la cadette, et enfin Petit Frère le benjamin qui n’est autre que le père de la narratrice. Parmi eux, j’ai eu un faible pour Antoine qui est aussi celle qui s’exprime le plus. J’ai trouvé qu’elle avait fait preuve de courage, de débrouillardise, d’un désir d’émancipation incroyable et d’un esprit commercial hors du commun. En effet, elle quitte sa famille très jeune dans l’espoir de monter un lolo, c’est-à-dire un commerce dans les rues de Pointe-à-Pitre. Lentement mais sûrement, elle mène son petit bonhomme de chemin, ne tenant pas compte de ce qu’on rapporte sur sa vie de célibataire endurcie qui étonne et provoque l’incompréhension des autres. Son esprit d’indépendance en tant que femme à cette époque force l’admiration.

Ce roman nous montre aussi la vie en Guadeloupe avec les croyances et les superstitions qui sont hautes en couleurs. La scène avec le quimboiseur – sorte de sorcier local – est à ce titre assez comique et révélatrice de ce qui pouvait exister en matière de croyances. Le racisme (venant des blancs mais pas seulement) est aussi évoqué puisque les protagonistes sont issus d’une mère à la peau claire. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que déjà à cette époque, lorsqu’une crise économique survenait le racisme augmentait.

« Je dirais qu’en métropole, nous sommes devenus noirs vers 1980, à partir du moment où avoir du boulot n’est plus allé de soi. Avant ça, le plein-emploi et la jeunesse soudaient les gens, ceux qui n’avaient pas grand-chose, dans une même vigueur et des rêves communs. Bien sûr que le racisme existait, mais pas suffisamment pour gâcher la fête. […] Alors ils disaient que j’étais un négropolitain et que d’ailleurs, j’avais épousé une Blanche. Je m’en moquais et j’ai aimé passionnément mon travail. Ils m’ont trouvé méprisant. Soi-disant, j’oubliais d’où je venais. C’est tout le contraire. Nous n’appartenons plus vraiment à la Guadeloupe et pourtant, j’ai acheté le terrain juste derrière la case d’Hilaire. J’y ai fait bâtir une petite maison, malgré les embûches et la distance. Ça nous a pris dix ans, à ta mère et moi. C’est donc qu’il doit bien m’en rester quelque chose au fond du cœur. »

Voici un livre intéressant qui nous parle de la France aux multiples racines, d’un monde métissé et ô combien riche. Une autrice à suivre !

Là où les chiens aboient par la queue d’Estelle-Sarah Bulle

Roman paru en 2018. 288 pages chez Liana Levi.

Prix Stanislas 2018.

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6 commentaires sur “Là où les chiens aboient par la queue, d’Estelle-Sarah Bulle

    • 9 novembre 2018 à 8 h 26 min
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      Oui, c’est un livre sympathique, gai et qui nous apprend plein de choses sur la vie en Guadeloupe.

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  • 4 novembre 2018 à 20 h 10 min
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    Merci pour le partage, ce livre a l’air bien intéressant ! Au passage, je suis en train de lire « Dans la main du diable » de Anne-Marie Garat… sacré polar ! Tu connais ? Bisous ma Sandra !

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    • 9 novembre 2018 à 8 h 27 min
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      Je ne connais pas le polar dont tu me parles, je le note mais j’en ai un sur ma liste auquel je n’ose pas toucher car il fait plus de 600 pages… Si je le lis, j’en ferai un billet, bien sûr ! Idem pour celui de Garat que tu me conseilles. Bon week-end !

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  • 5 novembre 2018 à 19 h 00 min
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    Je n’ai lu que des chroniques positives sur ce roman et cela me donne envie de le découvrir ! Merci

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    • 9 novembre 2018 à 8 h 43 min
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      Alors j’espère qu’il te plaira si tu as l’occasion de le trouver ! Passe une très belle journée Manou !

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