La vie devant soi, de Romain Gary

J’ai adoré La Promesse de l’aube, roman que j’ai lu plusieurs fois et j’ai souhaité découvrir un autre titre du même auteur. Il me semblait déjà connaître La Vie devant soi, mais c’est sans doute à cause du film avec Simone Signoret – que j’ai vu il y a des siècles – car je n’ai pas eu l’impression de relire ce roman mais de le lire pour la première fois. Il raconte à la première personne l’histoire de Mohammed, dit Momo, qui s’adresse à un interlocuteur qu’on ne découvrira que dans les dernières pages.

Momo vit au 6e étage sans ascenseur à Paris, dans le quartier de Belleville, en 1970. Il a dix ans. Environ. Personne ne sait très bien. C’est le fils d’une prostituée et il a été confié par sa mère à Madame Rosa, vieille pute au grand cœur qui survit en s’occupant chez elle d’une pension clandestine qui accueille les enfants de ses collègues de Pigalle ou du bois de Boulogne.

Madame Rosa est juive, rescapée du camp d’Auschwitz, et Momo est musulman. Ils sont entourés d’un tas d’enfants de toutes les couleurs et de toutes les religions. Ils cohabitent depuis des années et parfois certains enfants sont récupérés par leurs parents, leur mère en général. Sauf Momo. Mais Madame Rosa vieillit, sa santé se dégrade beaucoup et chacun s’inquiète pour l’autre : comment éviter à Madame Rosa de mourir ? Que deviendra Momo si elle meurt ?

Romain Gary nous plonge dans une atmosphère très réaliste, notamment grâce au franc-parler des personnages. Momo ne s’exprime pas dans un très bon français, il répète, sans toujours bien les comprendre, les expressions des adultes qu’il déforme, ce qui crée de nouvelles expressions cocasses et rend le personnage très attachant. Par exemple, ne connaissant ni l’amnésie, ni l’hébétude, Momo évoque l’état de santé de Madame Rosa ainsi :

« C’était l’amnistie et le docteur Katz m’avait prévenu qu’elle allait en avoir de plus en plus, jusqu’au jour où elle ne se souviendra plus de rien pour toujours et vivra peut-être de longues années encore dans un état d’habitude. – Qu’est-ce qui s’est passé, Momo ? Pourquoi je suis là avec ma valise comme pour partir ? – Vous avez rêvé, Madame Rosa. Ça n’a jamais fait de mal à personne de rêver un peu. »

De même les descriptions de la vieillesse, crues et horribles, n’épargnent ni le lecteur ni Momo qui fait preuve de dévouement jusqu’à la fin de l’histoire. Et précisément, ce que fait le jeune garçon pour cette femme, comme la laver lorsqu’elle-même n’en est plus capable est une preuve tangible de cet attachement incroyable et force le respect.

L’amour est au centre du roman. Le héros demande d’ailleurs à plusieurs reprises dans le roman :

« Est-ce qu’on peut vivre sans amour ? […] Elle a besoin de plus d’elle-même que les autres. Lorsqu’il n’y a personne pour vous aimer autour, ça devient de la graisse. »

Momo aime profondément Madame Rosa, laide et vieille femme généreuse qui lui sert de maman de substitution. Cet amour est inconditionnel, immense et réciproque. Madame Rosa éprouve une affection toute particulière pour cet enfant-là parmi les autres dont elle s’occupe aussi et l’emmène chez le médecin dès qu’il fait une crise qui l’inquiète.

La vieillesse, la maladie sont aussi particulièrement bien développées, et ce n’est pas si fréquent dans la littérature. Mais malgré la crudité des mots utilisés, la violence parfois de certaines images, on sent toute la tendresse de Momo pour les personnes âgées :

« Les vieux ont la même valeur que tout le monde, même s’ils diminuent. Ils sentent comme vous et moi et parfois même ça les fait souffrir encore plus que nous parce qu’ils ne peuvent plus se défendre. Mais ils sont attaqués par la nature, qui peut être une belle salope et qui les fait crever à petit feu. Chez nous, c’est encore plus vache que dans la nature, car il est interdit d’avorter les vieux quand la nature les étouffe lentement et qu’ils ont les yeux qui sortent de la tête. »

Un autre thème important concerne la difficulté de vivre pour les exclus : ceux qui n’ont pas la même religion ou la même couleur que « les Français » (comme si on ne pouvait pas être français ET noir, ou français ET juif etc.) ou ceux qui ont des mœurs peu recommandables comme les prostituées ou les travestis. Le quartier tout entier semble n’être composé que de personnages très typés et pittoresques. Et c’est un peu du Zola en version contemporaine, sans le côté scientifique du naturalisme. Gary s’attache ici à décrire avec une infinie sensibilité tous les laissés-pour-compte qui ne peuvent qu’émouvoir le lecteur tant ils sont empreints de générosité, de tolérance, bref, d’humanité.

C’est donc un très beau roman au style oral très vivant que je vous conseille vivement si vous ne l’avez pas déjà lu, et qui m’a donné envie de revoir l’adaptation cinématographique réalisée en 76 par Moshé Mizrahi.

La vie devant soi, de Romain Gary (sous le pseudonyme Émile Ajar)

Roman paru en 1975. 288 pages chez Gallimard (collection Folio). 

Prix Goncourt 1975 

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14 commentaires sur “La vie devant soi, de Romain Gary

  • 20 juillet 2018 à 11 h 24 min
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    Tu m’as donné envie Sandra!
    J’ai le souvenir d’avoir vu le film – il y a longtemps. Ou alors j’ai déjà entendu parler de ce livre.
    Merci et belle fin de semaine

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    • 23 juillet 2018 à 18 h 57 min
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      Je pense que ce roman ne peut que plaire car il est tellement tendre, les personnages tellement attachants ! Si tu le lis, j’espère qu’il te plaira 🙂

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  • 20 juillet 2018 à 14 h 01 min
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    Content de voir que tu as apprécié cette lecture 🙂 !
    De Gary, je n’ai lu que ce livre pour le moment. J’ai dans ma ‘bibliothèque’ Europa qui est en attente d’être lu. J’ai bien noté que tu recommandais également La promesse de l’aube. Il y aura vraisemblablement un jour une période Gary 😀 .
    Très belle fin de semaine !

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    • 23 juillet 2018 à 18 h 59 min
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      Oui, c’était vraiment une belle lecture ! Je ne connais pas du tout Europa, je n’en ai jamais entendu parler, je vais aller voir si j’ai ça dans ma bibliothèque quand je la récupèrerais (je suis en plein déménagement… mais j’ai ma liseuse pour survivre, ouf !). Très belle semaine Vincent !

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  • 21 juillet 2018 à 6 h 56 min
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    Ta chronique m’a donné envie de découvrir ce roman de Romain Gary, auteur dont je n’ai encore lu aucun ouvrage, mais que je suis maintenant curieuse de connaître. Ce récit semble plein d’émotions, d’amour, tout en sensibilité, avec des personnages attachants, des sujets forts et brillamment abordés par l’auteur…

    Merci pour ta chronique Sandra, passe une belle journée ! Bisous <3

    Sue-Ricette

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    • 23 juillet 2018 à 19 h 00 min
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      Ah oui, voilà un roman qui mérite d’être lu ! Ça m’a même donné envie de revoir le film car je n’en ai que de rares souvenirs. Bonne semaine Sue-Ricette !

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  • 22 juillet 2018 à 12 h 01 min
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    J’avais un peu peur d’acheter ce roman, je ne me suis pas attachée à la plume de Romain Gary. Tu m’as fortement touché avec ton article que ça me donne envie de dépasser mes préjugés pour le découvrir !

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    • 23 juillet 2018 à 19 h 06 min
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      Ah moi j’adore son écriture !Je n’ai lu que deux romans de cet auteur mais justement, la plume est très différente mais je lui tire mon chapeau sachant qu’il n’est pas Français au départ. J’aime en particulier son humour et sa tendresse qui transparaissent, du moins dans les deux romans que j’ai lus de lui. Je te le recommande vivement, mais je crois que j’ai encore plus aimé la Promesse de l’Aube… À bientôt !

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  • 22 juillet 2018 à 16 h 11 min
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    L’histoire a l’air d’être vraiment émouvante et passionnante, tu la décris avec beaucoup de tendresse. Ca me donne envie de lire le livre.

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    • 23 juillet 2018 à 19 h 08 min
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      C’est un roman vraiment touchant, je te le conseille. Je pense que Gary est un très grand auteur. Il a d’ailleurs obtenu deux prix Goncourt grâce à son pseudonyme, et ce n’est que justice ! Belle semaine dans les cartons (moi, j’ai fini les miens ;-))

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  • 24 juillet 2018 à 18 h 05 min
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    En voilà une bonne idée de lecture ! J’ai A-DO-RE « La promesse de l’aube », beaucoup beaucoup ! En revanche, impossible de lire « Les racines du ciel » malgré deux tentatives avortées au bout d’une cinquantaine de pages à chaque fois. Je vais donc me laisser tenter par « La vie devant soi » pour départager mon avis sur Romain Gary !

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    • 27 juillet 2018 à 21 h 16 min
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      Ah je suis super contente que tu aies adoré la Promesse de l’aube, j’ai moi aussi trouvé ce roman magnifique à tous égards ! Je n’ai jamais lu les Racines du ciel mais je l’avais mis dans ma liste à lire un jour. Du coup, avec ce que tu m’écris là, je ne sais pas si je ne vais pas l’enlever… En tout cas, quoique très différent, je suis persuadée que La vie devant soi te plaira 🙂 Bises ma Sophie !

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  • 28 juillet 2018 à 18 h 49 min
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    J’avais lu ce livre il y a fort longtemps, adolescente (peut-être bien 25 ou 30 ans, ciel !), et j’avais adoré. Ca me donne envie de voir le film que je n’ai jamais vu en revanche (et si Simone S. y est, ça vaut sûrement le coup). Merci pour cette replongée dans l’oeuvre de Gary…

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    • 29 juillet 2018 à 18 h 22 min
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      Je me suis régalée et j’espère que tu en feras autant, Gary est vraiment un auteur incroyable ! Quant au film, il faut que je m’y replonge, d’autant que je crois qu’il en existe un autre, plus récent qui vaut peut-être la peine aussi… À bientôt !

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