La vraie vie, d’Adeline Dieudonné

On peut dire que ça commence fort, très fort, même ! Je suis tombée un peu par hasard sur l’incipit de ce roman. J’ai aussitôt téléchargé et dévoré ce livre. Je ne connaissais pas du tout l’autrice et je suis ravie de l’avoir découverte. C’est un premier roman très prometteur. L’histoire est écrite à la première personne par une narratrice qui a une dizaine d’années au début de l’intrigue. Je ne peux pas résister, voici la première phrase. Vous comprendrez ainsi pourquoi je n’ai pas pu lâcher le roman.

« À la maison il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres. »

Même si on est vite soulagé lorsqu’on comprend au paragraphe suivant qu’il s’agit de cadavres d’animaux empaillés et non d’humains, on n’est pas au bout de nos surprises et la violence du début préfigure la suite du roman. La narratrice vit avec ses parents et son petit frère Gilles, mais leur vie n’est pas ordinaire, et pourtant, c’est la vraie vie de nombreuses personnes de par le monde.

Ce roman traite de la violence domestique, sujet délicat s’il en est. Cette violence est tue, et personne ne semble voir la détresse qui point chez les deux jeunes enfants. Voyant la négligence de ses parents à l’égard de Gilles qui vient de vivre un événement particulièrement traumatisant – et qui cependant est intrinsèquement assez cocasse – la narratrice imagine qu’elle pourrait fabriquer une machine à remonter le temps. Ce qu’elle vit là est donc un brouillon mais la vraie vie est ailleurs, plus belle. Elle se réfugie dans l’étude des sciences, persuadée qu’elle résoudra tous les problèmes familiaux en créant une telle machine.

Les personnages sont très particuliers. La plupart des adultes n’ont pas le beau rôle. La mère, comparée à une amibe par sa propre fille, ne parvient qu’à se consacrer aux animaux mais se révèle d’une faiblesse coupable, incapable de se protéger et de s’occuper de ses enfants convenablement. Toutefois, on voit son évolution au fil des années et elle finit par se rapprocher de sa fille peu à peu. Le père ressemble à un ogre passionné par la chasse et les trophées qu’il en rapporte. C’est un individu abject au possible qui passe son temps devant la télé avec un whisky. Sa fille imagine bien qu’il souffre pour être aussi méchant, mais cela n’aide pas son père pour autant.

« Quand je voyais mon père pleurer, je me disais que ce petit garçon-là avait besoin d’un câlin. D’un parent qui le prenne dans ses bras et le berce. Mais ses parents n’étaient pas là. Et moi j’avais peur. Parce que la bête sauvage n’était jamais bien loin. Alors je me tenais à distance. Mais je comprenais qu’il souffrait. Que son monde intérieur devait ressembler à une salle de torture médiévale, avec de longs hurlements plaintifs qui résonnaient contre les murs humides et glacés. »

Heureusement quelques adultes viendront en aide à la jeune fille. Le discret personnage de Yaëlle, l’épouse du professeur de sciences, par exemple est émouvant car son histoire permet à l’héroïne de grandir, de prendre conscience du courage qu’il faut pour obtenir sa liberté, et du prix à payer pour la gagner.

L’héroïne est elle aussi intéressante. Bien qu’elle ne soit pas nommée, on a accès à ses sentiments et réflexions en raison du choix narratif, ce qui permet de bien l’appréhender. La force de son amour pour son frère est constante et elle montre une détermination sans faille pour l’aider. Dotée d’une intelligence mathématique incroyable, elle comprend qu’elle doit devenir une combattante. Cependant, elle n’est pas froide mais semble au contraire particulièrement humaine car elle est victime de certains personnages comme de ses émois d’adolescente.

Le thème essentiel du roman est le deuil de l’enfance. La perte de l’innocence cède la place à la vraie vie, celle des adultes et de la réalité avec toute la violence qu’elle contient. Toutefois, j’ai apprécié que l’héroïne ne perde pas tout à fait sa naïveté, et c’est sa candeur même qui la poussera à aller de l’avant. La violence et la monstruosité sont aussi des thèmes importants et omniprésents. Ils sont symbolisés par le père dans la vraie vie et par la hyène empaillée dans la vie intérieure, hyène dont la narratrice craint qu’elle n’ait dévoré l’âme de son petit frère… La construction mentale des deux enfants pour échapper à la violence est très intéressante, bien qu’elle soit très différente chez le frère et la soeur. 

Ce roman ne peut que secouer les lecteurs. Le rythme et l’énergie qui se dégagent de l’écriture n’en font pas un récit aussi sordide qu’il pourrait paraître, bien au contraire. C’est un livre qu’il est impossible de lâcher sitôt qu’on l’a commencé. Je vous le recommande vivement ! De la première phrase à la dernière – car la fin est aussi frappante que le début- on est happé par ce formidable roman.

La vraie vie, d’Adeline Dieudonné

Roman paru en 2018. 265 pages chez Iconoclaste. 

Prix Rossel

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12 commentaires sur “La vraie vie, d’Adeline Dieudonné

    • 13 décembre 2018 à 20 h 56 min
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      J’espère qu’il te plaira ; jusqu’ici, autour de moi je n’ai entendu/vu que des retours très positifs.

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  • 7 décembre 2018 à 22 h 55 min
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    Merci pour ce billet ! J’hésite vu le thème, mais je me laisserai peut être tenter si tu le conseilles autant !

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    • 13 décembre 2018 à 20 h 58 min
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      Pour l’instant, je ne connais personne qui n’ait pas aimé, au contraire. Le thème est dur, c’est évident, mais l’écriture est d’une force telle qu’elle nous embarque, on reste en apnée tout au long de la lecture et à la fin on se dit : waow ! Enfin, j’espère que c’est ce que tu penseras aussi 😉 Bisous ma Sophie !

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  • 8 décembre 2018 à 19 h 35 min
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    Bonjour !
    Voilà une lecture qui promet d’être belle, émouvante et marquante. J’avais déjà pu voir ce livre sur les présentoirs de plusieurs librairies, mais je ne m’y étais pas spécialement attardé. Il en est bien autrement maintenant !

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    • 13 décembre 2018 à 21 h 04 min
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      Oui fonce, tu m’en diras des nouvelles ! Mais prévois du temps devant toi car il n’est pas facile à lâcher… 😉

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    • 13 décembre 2018 à 21 h 07 min
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      J’espère que ça te donnera envie de le lire 🙂 !

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  • 10 décembre 2018 à 21 h 22 min
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    C’est très drôle, ce matin je discutais lecture avec deux amies et il y avait justement ce livre. J’avoue que ni la couverture ni le résumé ne m’a tenté. Cependant, j’ai trouvé ça drôle de tomber sur cet article et après réflexion…il se pourrait bien que je le lise! Merci 😉

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    • 13 décembre 2018 à 21 h 09 min
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      Tes amies ont-elles aimé ? Parce que pour le moment je n’ai pas entendu/lu de critiques négatives sur ce roman. Le thème est dur mais l’autrice en fait quelque chose de très puissant et de beau. Il est encore temps de le mettre sur ta liste au Père Noël 😉

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  • 11 décembre 2018 à 9 h 42 min
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    Un roman qui semble très poignant, réaliste aussi et intéressant ! Merci pour ton avis Sandra ! Belle journée, bisous <3

    Sue-Ricette

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    • 13 décembre 2018 à 21 h 09 min
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      Oui poignant, féroce et puissant, il mérite le détour ! À bientôt !

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