Le discours, de Fabrice Caro

Ce roman m’a été offert pour mon anniversaire, merci Lara et Cyril ! Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur, qui n’en est pourtant pas à son premier essai. Il est connu sous le nom de Fabcaro pour ses BD. C’est sans doute le fait de vivre dans une grotte à l’étranger et de ne pas lire de BD qui m’a empêchée de le découvrir plus tôt. Parce quand je suis rentrée en France pour les fêtes, dans ma librairie préférée sur le premier rayon j’ai vu ce livre en bonne place !

Le discours est un roman que j’ai beaucoup apprécié. Il raconte à la première personne une journée d’Adrien, quadra assez désespéré qui déjeune chez ses parents. Dans ce huis-clos familial, Ludovic, son futur beau-frère, lui suggère d’écrire le discours à l’occasion de son prochain mariage avec la sœur du héros, Sophie. Adrien n’en a pas envie du tout, mais il n’ose pas refuser cette proposition. En réalité, Adrien est préoccupé par tout autre chose : Sonia, qui l’a quitté 38 jours auparavant, lui manque horriblement, il vient de lui envoyer un texto auquel elle ne répond pas…

J’ai aimé le style de l’écrivain : ses pensées sont dévoilées grâce au point de vue interne, et on voit bien comment elles sont entrecoupées par les discussions et les tourments qu’il endure : tout se mélange. Et évidemment, on observe un décalage entre ce qu’il pense et ce qu’il fait réellement par crainte de froisser ses interlocuteurs. On trouve aussi beaucoup d’humour tout au long du roman, comme le passage du porte-serviette fabriqué par Adrien et accroché fièrement par sa mère et dont le héros rêve qu’elle se débarrasse à cause de sa forme ratée et… incongrue. Toutes ses pensées sont aussi coupées par des passages dans lesquels il imagine les discours qu’il pourrait prononcer lors de la cérémonie et qui sont tout à fait décalés.

Toutefois, même si ce roman est drôle, il n’est pas seulement amusant. J’ai trouvé qu’il abordait des thèmes contemporains très intéressants. On trouve par exemple le thème du conformisme social : Adrien n’a jamais présenté aucune de ses petites-amies à sa famille, c’est l’éternel célibataire et on voit le poids social et familial l’accabler. Adrien comprend alors qu’en citant un prénom féminin de temps en temps, ses parents reprennent espoir de voir leur fils enfin « casé » et le laissent tranquille.

« On devrait se contenter de vivre avec des prénoms, tout serait beaucoup plus simple. Et à chaque prénom, elle me demande Quand est-ce que tu nous la présentes celle-là ? Et je trouve toujours une excuse, et avec le temps, mes excuses deviennent de moins en moins élaborées, de plus en plus bâclées et approximatives. Je ne dis pas : En réalité vous ne verrez jamais la moindre de mes petites amies parce que je suis multiple et névrosé, l’Adrien amoureux n’a rien à voir avec l’Adrien fils, il n’a pas la même voix, les mêmes intonations, n’aborde pas les mêmes sujets, et faire se rencontrer les deux Adrien aboutirait à une réaction qui pourrait mettre en péril l’équilibre du cosmos tout entier. Tu as déjà entendu parler de la réaction nucléaire entre la matière et l’antimatière, maman ? Voilà : si l’Adrien et l’anti-Adrien se croisaient, ils s’annihileraient, ils disparaîtraient, tout simplement, et la collision donnerait lieu à un formidable dégagement d’énergie qui enflammerait aussitôt la cuisine et absolument rien ne pourrait être sauvé, pas même la bite en contreplaqué sur le mur de la cuisine, car, oui, maman, je suis désolé de te l’apprendre, sois forte : il s’agit d’une bite. »

Mais c’est surtout un autre thème qui est omniprésent dans ce roman, celui de la difficulté à communiquer. À tous les niveaux, Adrien se révèle incapable de communiquer simplement avec ses proches. Le texto qu’il envoie à Sonia est disséqué, il imagine toutes les raisons qui pourraient expliquer qu’elle ne répond pas avant d’admettre que ce qu’il lui a écrit n’est pas exactement ce qu’il voudrait lui dire. De la même façon, sa relation avec sa sœur qui s’obstine à lui offrir des encyclopédies pour son anniversaire alors qu’il déteste ça, n’est pas simple. Ils ont du mal à s’entendre, à se comprendre, enfermés par leur histoire familiale et par les habitudes.

Avec ses parents c’est la même chose, il n’arrive pas à leur dire l’essentiel, ce qui est important pour lui. Le seul personnage qui communique, c’est Ludo, le futur marié. Mais c’est assez comique car ce qu’il raconte n’intéresse absolument personne, et surtout pas Adrien. Ludo ne s’en rend pas compte et comme il meuble les « blancs » qui effraient tout le monde, personne ne lui dit qu’il est assommant. C’est malgré tout un personnage sympathique et touchant, car il veut bien faire et cherche à s’intégrer dans cette famille où l’on parle si peu.

Enfin le roman évoque le problème de la solitude, corollaire de l’incapacité à communiquer. Sans jamais tomber dans le drame ou le pathos parce que Fabrice Caro l’aborde avec ironie, il montre une des difficultés de notre temps. Adrien souffre de solitude, c’est un looser surtout sur le plan sentimental, et ses deux premières rencontres avec Sonia sont franchement drôles.

J’ai aimé les personnages de la famille d’Adrien. On y retrouve les invariants des repas de famille, très comiques ici, les habitudes immuables, l’éternel gratin dauphinois de maman, les anecdotes cent fois répétées, les relances de discussions, les digressions insupportables de papa etc. On a tous un jour subi ces scènes en famille ou même entre copains et on rit de les voir ainsi exposées car elles sont d’un réalisme cocasse. Ce roman décrit donc une scène de famille passée non pas au vitriol, car ce n’est jamais franchement méchant, mais plutôt aux rayons X, pour le plus grand plaisir du lecteur. Et comme en littérature, il est rare de rire, ne boudons pas notre plaisir !

Le discours, de Fabrice Caro

Roman paru en 2018. 208 pages chez Gallimard (collection Sygne). 

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4 commentaires sur “Le discours, de Fabrice Caro

  • 1 février 2019 à 15 h 19 min
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    J’avais beaucoup aimé sa BD « Zaï, zaï,zaï » mais je n’ai jamais rien lu d’autre de lui…J’avais beaucoup aimé le décalage entre les scènes emplies d’humour et ce que ça signifiait quand aux dérives de notre société. Une double discours très intéressant. Je note ce roman ! Merci encore une fois pour la découverte

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    • 18 février 2019 à 17 h 51 min
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      Je ne lis quasiment jamais de BD et c’est sûrement un tort. Mais ce titre là Zaï, zaï, zaï m’a été tellement de fois conseillé que je crois que je vais m’y mettre ! 🙂

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  • 4 février 2019 à 2 h 55 min
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    Un roman qui me tente beaucoup. J’ai été un peu laissée sur le carreau par Zai Zai Zai Zai (trop barré pour moi) mais ça, ça me dis bien.

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    • 18 février 2019 à 17 h 54 min
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      Alors fonce, je pense que tu ne seras pas déçue : c’est drôle et ça dénonce les travers familiaux comme il en existe partout. Après ça, on voit sa famille d’un autre oeil ! 😉

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