Le lion, de Joseph Kessel

Je n’avais jamais encore lu ce pourtant très célèbre roman. Est-ce le fait de vivre maintenant en Afrique qui m’a poussée à le découvrir ? Je ne saurais vous dire. Toujours est-il que j’ai dévoré assez vite Le Lion de Joseph Kessel. Je me doutais bien que l’histoire tournerait autour du roi de la jungle, mais c’est tout ce que j’en savais, n’ayant pas vu les adaptations cinématographiques qui en ont été faites ensuite.

Nous suivons un narrateur, voyageur d’une cinquantaine d’années, qui arrive dans une réserve animale protégée au Kenya, au pied du Kilimanjaro. Il vient d’effectuer un beau périple en Afrique noire et a prévu de repartir pour Paris dans les 48 heures. Toutefois, il doit rendre visite à John Bullit et sa femme Sybil, qui dirigent le parc.

À peine arrivé à sa hutte, il est attiré par les animaux sauvages et fait la rencontre de Patricia, la fille unique des Bullit. Âgée d’une dizaine d’années, Patricia semble avoir un don avec les animaux et ne faire qu’une avec la nature sauvage qu’elle connaît et comprend parfaitement. Une amitié naît entre le narrateur et la petite fille. Comme il accepte de prolonger son séjour au Kenya, l’enfant décide de lui montrer King, « son » lion. L’animal a été secouru à la naissance par la famille Bullit et Patricia en a fait son meilleur ami, son compagnon de jeu ; elle est capable d’exercer sur lui un étrange pouvoir.

Les descriptions de la nature sont merveilleuses et ne donnent qu’une envie : prendre le premier vol pour Nairobi afin d’aller voir en vrai cette nature extraordinaire, qu’il s’agisse des paysages ou des bêtes sauvages. Joseph Kessel parvient à nous toucher grâce à un lyrisme certain.

« Le soleil encore doux prenait en écharpe les champs de neige qui s’étageaient au sommet du Kilimandjaro. La brise du matin jouait avec les dernières nuées. Tamisés par ce qui restait de brume, les abreuvoirs et les pâturages qui foisonnaient de mufles et de naseaux, de flancs sombres, dorés, rayés, de cornes droites, aiguës, arquées ou massives, et de trompes et de défenses, composaient une tapisserie fabuleuse suspendue à la grande montagne d’Afrique. »

Toutefois, ne nous y trompons pas, Kessel distille savamment, et ce depuis le début du roman, une attente troublante ; la tension dramatique augmente progressivement jusqu’à la fin…

Le personnage de Patricia est très intéressant. Telle une éthologue, elle a observé depuis toujours les animaux et peut les comprendre, prévoir leurs réactions, indiquer au narrateur les habitudes de vie des bêtes qu’elle côtoie depuis sa plus tendre enfance. Elle sait se fondre dans la nature sans se faire repérer de quelque animal que ce soit.

« Ici, la terre n’avait jamais connu une trace, une fumée, une odeur, une ombre qui fût à l’homme. Depuis la nuit des âges, il n’y avait eu dans cette brousse pour naître, vivre, chasser, s’accoupler et mourir, que le peuple des bêtes. Rien n’était changé. Les bêtes comme la terre demeuraient fidèles aux premiers temps du monde. »

Elle est aussi une ethnologue, car parlant plusieurs dialectes locaux, elle maîtrise à la perfection les coutumes de différents peuples, et en particulier des Masaï. Elle enseigne ainsi tant au narrateur qu’au lecteur l’art de la construction de la manyatta, ce qu’est un morane, et les rites alimentaires, funéraires ou festifs de cette communauté.

En plus de nous apprendre beaucoup sur la nature animale et humaine, Patricia est très émouvante en raison de son amitié extraordinaire avec le fauve, sa complicité, ses jeux, son autorité et sa symbiose avec l’univers dans lequel elle évolue. Cependant, on sent bien que quelque chose va se passer, mais plusieurs options coexistent et l’inquiétude du lecteur croît au fur et à mesure des chapitres car il ignore quelle direction prendra la suite du roman.

« Les sentiments essentiels – la maternité, l’amitié, la puissance, le goût du sang, la jalousie et l’amour – Patricia les avait tous connus par le truchement de King. »

Le personnage du père est assez intéressant aussi car finalement, on pourrait dire que Patricia en a deux : John et King qui partagent d’ailleurs tous deux physiquement une toison rousse et une force hors du commun. John veut le bonheur de sa fille, se montre parfois faible devant ses exigences, et la protège à son insu. Elle de son côté, agit parfois avec John comme avec King, en caressant par exemple les cheveux ou la fourrure avec passion. Cependant, des tensions familiales importantes divisent la famille car la mère de Patricia, Sybil, ne comprend pas leur fusion avec la nature. Elle ne pense qu’à servir le thé comme une véritable anglaise et veut absolument que sa fille quitte la réserve pour apprendre les bonnes manières dans une pension…

Le Lion permet en outre d’aborder plusieurs sujets comme la colonisation et le racisme qui en découle. On voit à quel point Sybil est malheureuse en Afrique – par exemple elle ne supporte pas le soleil – mais tient toutefois à garder son rang d’épouse du commandant du parc en sortant de la belle vaisselle anglaise lorsqu’elle reçoit un invité. Ce côté colonialiste permet aussi à l’auteur de parler du sentiment de supériorité des blancs sur les noirs, jugés peu instruits voire inintelligents, montrant ainsi la façon de voir d’une certaine époque. Certains propos concernant les noirs m’ont horriblement choquée, mais ils font référence à un temps heureusement révolu. Même si tout n’est pas parfait aujourd’hui, loin s’en faut, les mentalités ont tout de même sacrément évolué. 

C’est donc un livre riche et foisonnant, une ode à la nature qui mérite le détour si vous ne l’avez pas encore lu !

Le Lion, de Joseph Kessel

Roman paru en 1958. 242 pages chez Gallimard (collection Folio). 

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12 commentaires sur “Le lion, de Joseph Kessel

  • 19 octobre 2018 à 18 h 57 min
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    Je l’ai lu l’année dernière n’ayant pas vu les adaptations non plus. Je rejoins point par point ton avis sur ce roman très poétique.

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    • 26 octobre 2018 à 9 h 26 min
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      Je suis contente qu’il t’ait plu ! C’est vrai que certains passages sont très poétiques, j’adore ça quand je lis un roman ! Bon week-end !

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  • 22 octobre 2018 à 8 h 15 min
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    Coucou Sandra !
    Ta chronique m’a donné terriblement envie de lire ce roman profond, émouvant, intéressant… J’ai beaucoup aimé découvrir ton avis dessus et j’espère que ce roman me plaira autant qu’à toi 🙂 Belle journée, bisous <3

    Sue-Ricette

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    • 26 octobre 2018 à 9 h 31 min
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      Je te souhaite aussi d’y trouver du plaisir, moi il m’a vraiment plongée dans un autre univers spatio-temporel 🙂 Bon week-end !

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  • 22 octobre 2018 à 14 h 32 min
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    Ca me dit quelque chose et je pense que j’ai peut-être lu des extraits, ou une version abrégée, quand j’étais enfant… En tout cas tu m’as donné envie de m’y plonger!

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    • 26 octobre 2018 à 9 h 32 min
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      Plonger est vraiment le bon verbe car je suis restée un peu en apnée pendant toute ma lecture, je l’ai lu très vite, emportée par le courant de Kessel. Bonne lecture et très bon week-end, Magali !

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  • 23 octobre 2018 à 17 h 33 min
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    Bonjour !
    Je n’ai lu pour le moment aucun livre de Joseph Kessel. Je voulais pourtant déjà le découvrir après avoir vu passer ‘Avec les alcooliques anonymes’. Mais vu ton billet enthousiaste, c’est vers ‘Le lion’ que je me tournerai en premier !
    Très bonne semaine 🙂 !

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    • 26 octobre 2018 à 9 h 34 min
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      J’espère alors qu’il te plaira ! Moi, il m’a vraiment intéressée ! Très bonne lecture et à bientôt Vincent !

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  • 25 octobre 2018 à 23 h 27 min
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    Je l ai lu il y a longtemps, au collège il me semble. Tu en parles tellement bien. J ai envie de le relire .
    Demain je le prends . Je le commencerai au 1/4 h et le finirait pendant les vacances. C est un joli cadeau que tu nous offres avec ce blog❤
    Bises

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    • 26 octobre 2018 à 9 h 35 min
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      Merci Isa, je suis contente de t’avoir donné envie de le relire, tu me diras si tu l’as aimé de nouveau 😉 Bises et à très vite !

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    • 16 novembre 2018 à 12 h 41 min
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      Effectivement, pas de PAL ou de top 100 sur mon blog. La raison est simple : j’ai bien une liste de livres que j’aimerais lire, mais elle ne cesse de se transformer, de s’agrandir, de rapetisser et change sans cesse. Je ne la partage donc pas car elle est en perpétuel mouvement. Je vais aller voir la tienne, qui va, je le sens, encore me donner de nouvelles idées 😉 ! Bonne lecture !

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