Le livre de ma mère, d'Albert Cohen

J’ai reçu ce livre comme cadeau d’une de mes filles. Elle a trouvé amusant de m’offrir un roman avec un titre pareil. Mais elle ne savait pas quel en était le sujet. Moi non plus ! J’ai lu il y a des années Belle du Seigneur que j’ai adoré à l’époque (pourrais-je relire un tel roman ? Je n’en suis pas certaine) et j’ai donc commencé le Livre de ma mère avec un a priori très positif.

Ce récit, dont j’ignorais le thème, raconte le deuil de sa mère. Albert Cohen revient sur des moments qu’il a partagés avec elle lorsqu’elle était en vie et parle de sa douleur d’homme orphelin. J’ai la chance d’avoir toujours ma mère, mais j’imagine qu’à tout âge, cette perte-là est une tragédie. L’auteur se fait lyrique pour évoquer cette femme qu’il a tant aimée et qui l’a tant aimé. Ses phrases sont souvent longues et graves, ponctuées par des points d’exclamation qui scandent ses sentiments. L’ensemble m’a paru triste. Bien sûr, vu le thème cela peut paraître logique, mais ce qui l’est moins c’est que l’on perçoit la culpabilité de l’écrivain de n’avoir pas plus profité de la présence de sa mère. Il sombre alors dans une tristesse sans fond puisque ses regrets ne pourront jamais être réparés.

Cette culpabilité m’a gênée car l’auteur l’étend au lecteur : lui qui vient de perdre sa mère veut nous faire prendre conscience que nous devons rester près de notre mère autant que possible, puisque nous la perdrons un jour. Je n’ai pas apprécié ce côté moralisateur car d’une part cela peut s’appliquer à toutes les personnes que l’on aime et on ne peut pas vivre constamment entouré de toute sa famille et ses amis, d’autre part, c’est d’une grande naïveté : on est obligé un jour ou l’autre de se séparer de sa mère, cela s’appelle grandir.

« Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. »

L’auteur éprouve des remords de n’avoir pas montré plus d’affection à sa mère, d’avoir préféré passer du temps avec des filles superficielles au détriment de sa mère qui l’attendait sur un banc, abandonnée pour quelques heures pour des plaisirs égoïstes. Mais il me semble que chacun peut regretter de n’avoir pas davantage profité avant de ceux qui sont trop tôt partis, cette idée n’est pas nouvelle et n’apporte pas grand réconfort me semble-t-il à ceux qui sont dans la peine, bien au contraire : il est inutile de les culpabiliser. Quant au chagrin qui le ronge, j’ai trouvé que l’auteur s’apitoyait un peu trop dessus, et ce nombrilisme m’a agacée. Il était le centre du monde pour sa mère et lorsqu’elle disparaît, il n’est plus le centre de qui que ce soit.

Cela dit, l’auteur évoque avec un certain brio la tristesse incommensurable dans laquelle ce deuil le plonge. Car perdre sa mère, c’est tirer un trait sur toute une part de sa vie, celle notamment où la mère est indispensable, celle de l’enfance. La mère de Cohen est présentée comme très attentionnée, inquiète à l’excès, patiente, très aimante et assez seule car exilée. Ce portrait peut ressembler à un cliché de la mère juive, mais j’ai trouvé que l’amour qu’ils se portent mutuellement était bien rendu, palpable et touchant. Ainsi, au-delà de ce panégyrique bien compréhensible puisqu’on n’a qu’une mère, Albert Cohen trouve les mots justes pour exprimer ce que peut ressentir tout enfant heureux et aimé – même devenu adulte – lorsque survient cette irréversible séparation.

« Dans ma solitude, je me chante la berceuse douce, si douce, que ma mère me chantait, ma mère sur qui la mort a posé ses doigts de glace et je me dis, avec dans la gorge un sanglot sec qui ne veut pas sortir, je me dis que ses petites mains ne sont plus chaudes et que jamais plus je ne les porterai douces à mon front. Plus jamais je ne connaîtrai ses maladroits baisers à peine posés. Plus jamais, glas des endeuillés, chant des morts que nous avons aimés. Je ne la reverrai plus jamais et jamais je ne pourrai effacer mes indifférences ou mes colères. »

Je ressors de cette lecture avec un avis mitigé puisque certains aspects m’ont déplu et d’autres sont magnifiques. À la fois récit d’amour et de deuil, Le livre de ma mère nous fait réfléchir sur nos propres relations avec notre mère. Il en appelle aussi à l’indulgence des mères vis-à-vis de leurs enfants. Ce roman me parle donc à deux niveaux, en tant que fille et en tant que mère. Toutefois, à une vision du deuil étouffante de culpabilité je préfère une vision plus positive comme celle de Christian Bobin dans La plus que vive même s’il ne s’agit pas du deuil de la mère mais de la femme aimée.

Le livre de ma mère, d’Albert Cohen

Roman paru en 1974. 190 pages chez Gallimard (collection Folio). 

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8 commentaires sur “Le livre de ma mère, d’Albert Cohen

  • 15 février 2019 à 10 h 13 min
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    La prose d’A. Cohen est tombée en désuétude, mais si je devais lire un livre de cet auteur, je choisirais celui-là.

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    • 18 février 2019 à 18 h 12 min
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      Oui, c’est vrai que plus personne n’écrit comme le faisait Albert Cohen, mais ce qui m’a gênée n’est pas le style mais l’auto-apitoiement et la culpabilisation. Pour le reste, ça reste tout de même un très beau témoignage d’amour pour sa mère, qui ressemble à toutes les mères aimantes. Si tu le lis, j’espère qu’il te plaira !

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  • 18 février 2019 à 17 h 29 min
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    Un livre lu à deux reprises et beaucoup aimé. C’est vrai qu’il s’apitoie un peu sur son sort mais l’amour de sa mère était son soutien et il a eu de la chance de vivre une telle relation je trouve. Comme toi j’avais dévoré « Belle du Seigneur » dans les années 80 et lorsque j’ai voulu le relire récemment après avoir relu « Le livre de ma mère » je l’ai laissé tombé ! Comme quoi…on change !

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    • 18 février 2019 à 18 h 16 min
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      Ah c’est drôle, je me disais que je n’étais pas sûre de pouvoir aimer à nouveau Belle du Seigneur et tu confirmes que toi aussi tes goûts ont changé au point même d’avoir abandonné ta relecture ! Je comprends tout à fait. De toute façon, je suis persuadée qu’il existe un bon moment pour lire une oeuvre et qu’avant ça peut-être trop tôt et après trop tard pour l’apprécier, en fonction de notre histoire, de notre âge et des autres lectures qui nous ont façonnés.
      Au fait (cela n’a rien à voir) j’ai vérifié que tu figurais bien sur ma liste pour la Newsletter et oui, tu y es bien, j’espère donc que tu la reçois régulièrement (une fois par mois). À bientôt Manou !

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      • 25 février 2019 à 13 h 55 min
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        Oui la news est bien revenue toute seule dans ma messagerie…Il devait y avoir un bug ! Merci !

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        • 4 mars 2019 à 19 h 28 min
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          Ah tant mieux !! J’ai « oublié » de rédiger et d’envoyer celle de mars, je m’en occupe au plus vite ! 🙂

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  • 23 février 2019 à 17 h 39 min
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    Je pense que le côté un peu moralisateur, pour ce thème, ça pourrait passer. J’aime la plume de Cohen.

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    • 4 mars 2019 à 19 h 19 min
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      Alors tu vas te régaler, fonce ! Le livre est assez court, donc tu l’auras vite terminé et j’espère qu’il te plaira.

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