Le roman d’Ulysse, de Simone Bertière

En ces temps de rentrée, quoi de mieux qu’un voyage pour prolonger les vacances ? Et pas n’importe quel voyage ! Le roman d’Ulysse de Simone Bertière m’a été offert cet été par des amis très chers, Maude et Laurent. Ils connaissent et partagent mon goût pour la mythologie et ont visé juste avec ce magnifique livre.

Ce récit est une sorte de réécriture de l’Odyssée. Mais l’histoire commence après le retour d’Ulysse à Ithaque : l’homme aux milles ruses devenu veuf est sur le point de confier le trône à son fils Télémaque. Il souhaite se retirer de la vie publique et habiter dans une solide cabane, à l’écart de la cour.

Un jeune garçon, Euphore, attaché à son service en sa qualité de chevrier fait sa connaissance. Le jeune homme peu à peu se découvre une vocation : il souhaite devenir aède, et pour lui, le héros vainqueur de Troie va raconter à nouveau son histoire.

« Les légendes n’appartiennent à personne, elles vivent d’une vie propre, indépendamment de ceux qui les chantent. Chacun recueille la tradition et y apporte sa propre pierre. Bien qu’Apollon consente à me prêter sa voix, je ne prétends pas être un grand poète. Je me satisferais de suivre simplement la trace de mes aînés. Mais j’ai eu l’impression de découvrir, en t’écoutant, une légende qui ne demande qu’à naître. Il ne lui faut qu’un coup de pouce pour qu’elle aille rejoindre les autres dans la besace de tous nos aèdes. Une légende encore vierge, riche de possibles infinis. Aide-moi à la mettre au monde, s’il te plaît. »

Comme dans l’Odyssée chez Alkinoos le roi des Phéaciens, Ulysse fait donc un retour en arrière, ici dialogué puisqu’il s’adresse au futur rhapsode. À la première personne, Ulysse narre donc le récit de ses célèbres aventures. On retrouve ainsi les épisodes fameux comme celui de la chute de Troie, du cyclope Polyphème, de Charybde et Scylla etc. Le chevrier interroge Ulysse, ce qui dynamise le récit et le rend très vivant et même plaisant.

On y retrouve, des pans entiers empruntés à Homère que j’ai reconnus, ayant fréquenté cet auteur à maintes reprises. L’écriture est donc très belle, on y lit les épithètes homériques habituelles pour notre plus grand plaisir.

Mais j’ai trouvé que dans le roman d’Ulysse, Simone Bertière est allée plus loin que ce à quoi je m’attendais : en plus de condenser et raconter de manière agréable les aventures épiques du plus célèbre des voyageurs, elle a réussi, me semble-t-il, à donner de l’épaisseur au personnage principal. Puisqu’Ulysse raconte lui-même sa légende, on le perçoit non plus seulement comme le héros épique mais aussi comme un homme, tout simplement, qui voudrait finir sa vie tranquillement. Ulysse est fatigué, âgé, et devrait pouvoir jouir d’une retraite bien méritée. On voit ici un homme changé par les péripéties innombrables qu’il a connues.

L’autrice donc, habille son protagoniste et le pare d’une personnalité qui le rend profondément humain. Si dans l’œuvre d’Homère, il est réputé par son esprit inventif et rusé, Simone Bertière met surtout l’accent ici sur sa curiosité inextinguible qui le pousse toujours en avant. C’est ce que l’on voit par exemple avec l’épisode de Calypso, où Ulysse aurait pu continuer de couler des jours heureux, mais où il est poussé par le désir de savoir ce qui existe ailleurs.

À la fin du roman, il est toujours aussi désireux de découvrir l’inconnu ; la décision qu’il prend pourrait même nous faire croire qu’Ulysse cherche à influer sur la fatalité qui régit la vie de tous les Grecs de l’Antiquité.

« L’opinion commune est que le destin décide de notre vie dès la naissance et que nous ne faisons que suivre une route tracée. C’est plus rassurant, en un sens, cela nous épargne les états d’âme et encourage en nous la docilité. Mais moi aussi, je m’interroge. Qu’est-ce donc que cette force mystérieuse qui, dit-on, fixe le jour de notre mort et nous envoie alors une de ses sombres messagères qu’on appelle les kères ? Je n’en sais rien. Tantôt Zeus semble la gouverner et tantôt il doit s’y soumettre – ainsi lorsqu’il n’a pu sauver Sarpédon, le fils qu’il avait eu d’une mortelle. D’où vient le Destin ? Et surtout, peut-on lui échapper ou en détourner les voies ? Il y a longtemps que la question m’obsède. »

Cependant, il ne tombe pas dans l’écueil de l’hybris. Il s’est assagi mais montre tout de même ce qui fait l’homme : la soif de découverte, l’adaptabilité.

L’autrice questionne aussi la définition du héros. Un homme peut-il être un héros s’il est encore vivant ? Les héros qui sont contemporains d’Ulysse sont morts au combat de manière éclatante, comme Patrocle, Achille ou Hector. Mais lui qui s’en est sorti vivant, en est-il vraiment un ? Au soir de sa vie, non sans humour, Ulysse s’interroge avec Euphore sur ce qui fait la légende d’un homme. Ainsi, chacun des deux personnages va aider l’autre à s’accomplir.

Le roman d’Ulysse de Simone Bertière est donc un joli petit bijou, une sorte d’Odyssée modernisée qui a gardé sa substantifique moelle et que l’on peut recommander à tous.

Le roman d’Ulysse, de Simone Bertière

Roman paru en 2017. 256 pages chez les Éditions de Fallois

Découvrez aussi :

Facebooktwitterpinterestmail

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.