Les amandes amères, de Laurence Cosse

 

C’est l’article de Manou (dont je vous recommande le blog pour ses bonnes recettes, les découvertes de sa région et ses lectures) qui m’a donné envie de lire ce roman. Je ne connaissais pas l’autrice (seulement de nom) mais les thèmes m’intéressaient, alors je me suis procuré ce roman que j’ai lu très rapidement.

Edith est traductrice et vit à Paris avec son mari Gilles. Elle embauche pour quelques heures Fadila comme femme de ménage. Celle-ci a une soixantaine d’années, des enfants et surtout des problèmes. Sa difficulté principale est qu’elle est analphabète. Elle est donc obligée de recourir aux autres pour lire son courrier, répondre aux administrations qui exigent toujours plus de papiers, retirer de l’argent au distributeur etc. Elle ne peut pas prendre le métro car elle ne sait pas lire le nom des stations. Elle est incapable de téléphoner car elle ne peut pas lire les chiffres non plus.

J’ai trouvé le thème intéressant : je suis moi-même confrontée depuis quelques années à l’illettrisme : lorsque je suis arrivée au Japon, je ne parvenais pas à lire ce que je voyais et j’ai dû apprendre la langue japonaise. Et malgré mon jeune âge par rapport à Fadila (rires !) on ne peut pas dire que j’aie bien réussi… Depuis que je suis au Maroc c’est pareil, je ne sais pas (encore ?) lire l’arabe mais heureusement à Casablanca, tout est aussi écrit en français ;-). J’imagine donc parfaitement le calvaire de Fadila pour se repérer, pour comprendre les courriers qu’elle reçoit etc.

Fadila est d’origine marocaine et n’a jamais appris à lire ni écrire, que ce soit en français ou en arabe. Edith lui propose alors de lui enseigner la lecture et l’écriture, afin que Fadila devienne plus autonome. Mais la tâche s’avère ardue : il est très difficile d’apprendre à lire passé un certain âge, et les deux femmes, malgré toute leur bonne volonté, se heurtent à des difficultés nombreuses de part et d’autre.

La principale raison de cet enseignement peu fructueux est bien caché : pour pouvoir apprendre sereinement, il ne suffit pas de le vouloir, il faut aussi être dans de bonnes conditions mentales, psychologiques, morales. Or Fadila n’a pas une vie facile. Elle vit dans une chambre de bonne minuscule et sans réel confort, exploitée par ses propriétaires, elle a des relations en dents de scie avec ses enfants qu’elle trouve ingrats et peu disponibles pour elle, et elle est la proie d’inquiétudes en tout genre.

Il est également difficile pour Edith dont ce n’est pas le métier d’apprendre à lire et à écrire à une adulte. Elle cherche pourtant des supports, des méthodes, des associations pour l’aider dans son projet, mais on se rend compte que ce n’est pas si simple. Les méthodes sont parfois contradictoires, les bénévoles des associations ne sont pas toujours bienveillants ou compréhensifs etc. Et enfin l’abstraction nécessaire à l’apprentissage de la lecture n’est pas si évident que cela. Ce qui nous paraît trivial ne l’est pas pour les analphabètes. Edith essaie de comprendre par exemple pourquoi Fadila n’arrive pas à mettre un point sur un i :

« Le haut et le bas sur le papier sont des représentations abstraites. Fadila connaît le haut et le bas dans l’espace réel. Elle distingue très bien ce qui se trouve sur la table et ce qui est dessous. Elle doit aussi différencier ce qui est sur le papier (le stylo posé sur la feuille) et ce qui est dessous (le bois de la table). Sans doute, au tableau noir, elle comprendrait « Le point est sur le i ». De là à distinguer sur une feuille à l’horizontale ce qui est au-dessus d’un i ou au-dessous d’une ligne, il y a un abîme : l’abîme qui sépare le réel de la représentation, l’habitude de l’espace où on évolue et l’ignorance de ses figurations abstraites. »

Laurence Cosse a le mérite de mettre en lumière dans ce roman toute la difficulté des personnes qui ne peuvent lire : elles sont écartées, humiliées par la société qui ne fait aucun cas d’elles. On ne peut qu’être touché-e par ce drame que beaucoup vivent au quotidien. C’est avec justesse et finesse que la vie de Fadila est décrite par petites touches, progressivement. On imagine la vie de ces personnes, forcément amputée de tant de choses !

Mais si le thème m’a bien plu, je n’ai pas été particulièrement touchée par les personnages. Edith notamment, m’a paru très froide. Si l’on a accès à ses pensées, il n’en est pas de même de ses sentiments. On sait rarement ce qu’elle ressent vraiment et j’ai trouvé cela très dommage. J’aurais aimé qu’une véritable amitié naisse entre les deux protagonistes. Certes elle se montre bienveillante et d’une patience infinie, mais cela n’a pas suffi à me la rendre aimable.

Pour Fadila, on perçoit davantage ses sentiments grâce à un point de vue interne par moments et grâce à des récits de son passé ou de sa vie actuelle mais j’aurais voulu que cela soit plus développé. Néanmoins, j’ai apprécié son caractère un peu buté, regretté qu’elle se dévalorise à de nombreuses reprises. Elle souffre beaucoup de solitude, s’exprime dans un français malhabile ce qui la rend plus émouvante qu’Edith. J’ai été amusée par ses convictions et son hésitation entre sa culture marocaine et sa vie française quand par exemple elle parle des rapports hommes/femmes, de politique ou encore des migrants :

« Fadila n’a ni compassion ni même indulgence pour ces risque-tout. « Les gens ils disent c’ la pauvreté, mais c’ pas la pauvreté. Au village, y a l’ pain. Çui-là il est noyé il aurait mieux fait d’ rester l’ village. Mais les gens ils veulent plus avoir rien qu’ manger, ils veulent la grosse voiture, la grande maison, tout ça. » Quand elle était enfant, dit-elle, personne n’avait de voiture dans son village, ni la télévision, ni le téléphone. Les gens avaient à manger, rien de plus, et ils ne pensaient pas à traverser la mer. »

Enfin l’écriture est assez répétitive. Même si cela se comprend tout à fait, pour montrer l’aspect récurrent des lignes de O ou de A que doit tracer Fadila sur ses feuilles, j’ai trouvé parfois cela un peu fastidieux à lire. Je ne regrette pas ma lecture, mais ce roman n’est pas un coup de cœur pour moi.

Les amandes amères, de Laurence Cosse

Roman paru en 2011. 240 pages chez Gallimard (collection Folio). 

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6 commentaires sur “Les amandes amères, de Laurence Cosse

  • 5 avril 2019 à 11 h 45 min
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    Le thème est intéressant en tous cas.
    C’est très difficile d’apprendre à lire et écrire dans une autre langue, qui plus est quand on a passé le cap des apprentissages et quand cette langue diffère énormément de la nôtre.
    Je le garde sous le coude tout de même…

    J’espère que tout se passe bien pour toi et les tiens au Maroc. L’arabe est une langue compliquée elle aussi!!

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    • 13 avril 2019 à 17 h 18 min
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      Oui, le thème m’a vraiment beaucoup plu mais j’ai trouvé l’ensemble un peu froid. Oui, tout va bien au Maroc, je m’adapte mais j’ai du mal avec la langue arabe. Heureusement, ici, tout le monde ou presque parle français 😉

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  • 14 avril 2019 à 18 h 43 min
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    Je suis entièrement d’accord avec cette critique, j’ai eu les mêmes réticences et j’ai reconnu le même mérite à l’auteure d’évoquer ce thème.

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    • 26 avril 2019 à 18 h 19 min
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      Merci pour ce commentaire (et pardon pour le retard de ma réponse) ! C’est dommage, mais il a manqué un je-ne-sais-quoi… pour que j’apprécie pleinement ce roman.

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  • 4 mai 2019 à 15 h 18 min
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    Je comprends ton ressenti mais j’ai aimé découvrir cette lecture et ce sujet qui est toujours d’actualité. Merci pour le lien, je suis contente de t’avoir donné envie de découvrir un livre même si notre ressenti diffère un peu, ce que tu dis du personnage d’Edith est très vrai, elle reste toujours comme en retrait, elle ne s’implique pas complètement dans leur relation…

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    • 4 mai 2019 à 18 h 13 min
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      Je n’ai pas détesté ce roman, au contraire, mais c’est vrai que le personnage d’Edith m’a laissée sur ma faim. Cela dit, j’y ai trouvé plusieurs aspects intéressants et je te remercie de m’avoir fait connaître ce roman, c’est grâce à toi que je l’ai découvert.

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