Les Demeurées, de Jeanne Benameur

J’ai entendu parler de ce titre il y a très longtemps et m’étais promis de lire ce livre. Malheureusement, il n’existe pas en format numérique ce qui m’a obligée à attendre d’être de retour en France pour les vacances. Lors d’un dîner avec mes anciens voisins, nous avons évoqué ce roman et Martine mon ex-voisine m’a prêté ce petit bijou, merci à elle !

Le thème est donné d’emblée avec le titre : l’histoire parle de la déficience mentale, sujet assez rare, difficile et très délicat. La Varienne est une attardée qui vit dans un village avec très peu de contacts avec les autres. On dirait aujourd’hui familièrement qu’elle n’a pas la lumière à tous les étages. Et pourtant, justement, elle a donné à sa fille un prénom lumineux : Luce. Leur vie, simple, tranquille mais étriquée se déroule de manière monotone. La petite fille aimerait que sa maman la regarde, mais la Varienne en est malheureusement incapable. La comparaison animale est récurrente et concerne chacune des deux protagonistes murées dans leur abrutissement.

« Le temps échappe. Il suffit du dos tourné. Le robinet, mécaniquement, nargue. Le liquide coule.

La femme a oublié, prise à quelque autre geste. Rien ne la relie à ce qui l’occupait toute la minute d’avant. Le regard des yeux pâles est rivé à l’avance, très près du corps lourd. L’esprit colle à chaque chose prise sous le regard. Aucun espace n’a réussi à écarter, même infimement, l’esprit de l’œil. Aucune place ne s’est faite là. L’intelligence a renoncé.

À l’intelligence, il faut un espace pour se poser. Il faut des mains, de l’air pour la craie et l’encre. L’abrutie n’a rien. »

Leur vie bascule lorsque la petite se trouve obligée d’aller à l’école du village. Là, elle rencontre les moqueries de ses camarades, mais aussi l’enthousiasme de Mademoiselle Solange, l’institutrice qui tente avec une ferveur incroyable d’instruire cette enfant dont tous les autres pensent que c’est peine perdue, qu’elle est comme sa mère, idiote. La relation entre mère et fille se voit donc bouleversée par cette étrangère qui croit de toutes ses forces qu’elle peut transformer la vie de Luce. Solange ne se rend pas compte tout de suite qu’elle change la vie de la mère et la sienne propre à tout jamais en essayant de faire entrer la connaissance dans ce monde si particulier.

Jeanne Benameur avance sur la pointe des pieds, avec une douceur et une infinie délicatesse dans le monde étrange et solitaire de la déficiente mentale. Elle le fait avec une grâce et une poésie magnifiques, une pudeur qui bouleverse le lecteur. Pas de pathos, pas d’apitoiement, mais simplement un regard bienveillant sur les trois héroïnes de ce très court roman où la tragédie plane dès le début puisque Luce semble vouée au même destin que sa mère : elle semble marquée du sceau de la fatalité et tout le monde pense d’elle qu’elle ne peut finir que stupide comme l’est sa mère.

Le silence est un thème omniprésent. La mère et la fille ne se parlent pas, Luce reste muette à l’école devant ses condisciples et le village ne communique pas non plus avec La Varienne qui effraie par sa différence et son étrangeté. On laisse peu de place dans la société à ce duo curieux. Et on découvre que le savoir peut se manifester autrement que par l’apprentissage traditionnel des bases enseignées à l’école, que les enfants qui ne semblent rien comprendre assimilent plus qu’on ne croit et que l’intelligence peut être davantage endormie que complètement éteinte. Et Luce va tout de même faire une découverte importante.

« Devant elle, le secret tissé entre deux êtres. La Varienne et sa petite Luce peuvent se passer de tout. Même de nom.

Le savoir ne les intéresse pas. Elles vivent une connaissance que personne ne peut approcher.

Qui était-elle, elle, pour pouvoir toucher une telle merveille ?

Comme elle a été naïve de croire qu’elle pouvait apporter à un être quelque chose de plus ! La petite est comblée. De tout temps comblée et si elle l’ignorait, en la faisant venir ici, dans cette école, elle le lui a appris. »

C’est donc un roman qui nous aide à voir autrement les laissés-pour-compte avec un tact extraordinaire.

Les Demeurées, de Jeanne Benameur

Roman paru en 2002. 96 pages chez Gallimard (collection Folio). 

Découvrez aussi :

Facebooktwitterpinterestmail

6 commentaires sur “Les demeurées, de Jeanne Benameur

  • 17 août 2018 à 13 h 57 min
    Permalink

    Te voilà une fois encore redoutable ! Mais j’ai maintenant trouvé la parade : je réserve le livre à la médiathèque. Celui-ci m’attend en fin de journée 🙂 .

    Réponse
    • 21 août 2018 à 8 h 28 min
      Permalink

      Voilà, tu as trouvé l’astuce ! Et les médiathécaires seront contents de voir quelqu’un d’aussi assidu que toi ! J’espère qu’il te plaira, c’est vraiment un petit bijou 🙂

      Réponse
  • 23 août 2018 à 20 h 35 min
    Permalink

    Un très joli récit ! Et l’écriture de Jeanne Benameur est d’une grande finesse, toute en suggestion, sans démonstration…

    Réponse
    • 19 septembre 2018 à 15 h 22 min
      Permalink

      C’est en effet un très beau texte, puissant, poétique et bouleversant.

      Réponse
  • 4 septembre 2018 à 7 h 03 min
    Permalink

    c’est le livre qui m’a fait découvrir l’auteure; je l’ai lu d’une traite dans la médiathèque et ça m’avait subjuguée. un grand livre, pas besoin de beaucoup de pages. une grande maîtrise. j’ai lu beaucoup de ses livres, tous ne m’ont pas autant convaincue, peut-être ai-je trouvé que Benameur fait du Benameur maintenant? mais ce livre!….

    Réponse
    • 19 septembre 2018 à 15 h 33 min
      Permalink

      C’est vrai qu’il est incroyable ce roman, très profond et je pense qu’il ne peut pas laisser indifférent. Je n’ai lu que trois romans d’elle, mais vraiment elle a un style incroyable et ce qu’elle raconte me touche beaucoup. J’ai de la chance ou je suis bien tombée jusqu’à maintenant 😉

      Réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.