Les gratitudes, de Delphine de Vigan

J’avais déjà lu No et moi et Rien ne s’oppose à la nuit de la même autrice, romans que j’avais appréciés. C’est pourquoi lorsque j’ai vu qu’elle avait publié un nouvel ouvrage et que plusieurs personnes m’en ont dit du bien, j’ai décidé de me le procurer. Pourtant, je n’aime pas trop le titre, Les gratitudes, que je trouve assez racoleur : sur la Toile, on ne parle que de bienveillance et de gratitude, et j’avoue que ce genre de mode m’agace : comme s’il fallait toujours tout voir de manière positive. Alors au pluriel… !

Cependant, ce roman m’a plu, beaucoup, même ! L’histoire est racontée à plusieurs voix : celle de Marie et celle de Jérôme, qui tous deux s’occupent de la vieille Michka, héroïne du roman. Michka vient d’entrer dans une maison de retraite car elle n’est plus capable de vivre seule. Un jour, sa vie a basculé : elle a compris que rien ne serait plus comme avant et que le temps de la dépendance était arrivé pour elle, malgré son âge pas si avancé.

Marie, sa jeune voisine avec laquelle elle s’est liée depuis longtemps l’a aidée à organiser sa nouvelle vie et lui rend visite régulièrement. Quant à Jérôme, il est orthophoniste et s’occupe de ses mots. En effet, Michka n’arrive plus à trouver ses mots et les remplace par d’autres qui leur ressemblent, ce qui est terrible pour elle (même si on parvient très bien à la comprendre). Cependant, ce léger handicap crée des phrases assez cocasses pour le lecteur, ce qui évite au roman de sombrer dans le pathos.

« Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots et avec le silence. Les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets. Je travaille avec l’absence, les souvenirs disparus, et ceux qui ressurgissent, au détour d’un prénom, d’une image, d’un parfum. Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. Les confidences. Et la peur de mourir. Cela fait partie de mon métier. »

Michka, avant de perdre complètement la tête, souhaite remercier des gens qui ont compté pour elle dans son enfance. La reconnaissance qu’éprouve Michka envers eux est profonde, mais l’urgence est là : sont-ils toujours en vie ? Comment les retrouver ? Que leur dire exactement ? C’est l’entreprise à laquelle s’attèlent Marie et Jérôme, qui doivent se hâter avant qu’il ne soit trop tard…

« Vous êtes-vous déjà demandé combien de fois dans votre vie vous aviez réellement dit merci ? Un vrai merci. L’expression de votre gratitude, de votre reconnaissance, de votre dette. À qui ? Au professeur qui vous a guidé vers les livres ? Au jeune homme qui est intervenu le jour où vous avez été agressé dans la rue ? Au médecin qui vous a sauvé la vie ? À la vie elle-même ? »

J’ai bien aimé les personnages. Michka surtout, est extrêmement attachante. Elle est consciente de sa lente déchéance et pressée de dire enfin une reconnaissance qu’elle n’a jamais pu exprimer. Elle est aussi amusante lorsqu’elle évoque les autres pensionnaires de l’Ehpad ou lorsqu’elle se trompe de mot. Marie et Jérôme, qui ne se connaissent pas, sont des personnages sympathiques, plein de bienveillance (la fameuse dont je parlais en introduction, on y revient !) et d’empathie envers la vieille femme, ce qui donne beaucoup d’humanité à ce tout petit roman.

Dans Les gratitudes, le thème de la vieillesse est joliment abordé, avec tact et finesse. On voit le déclin de l’héroïne ; ses mots lui échappent, se dérobent et se déguisent. Bien sûr, cela préfigure le déclin physique et plus tard l’inéluctable mort à laquelle nous sommes tous soumis. En toile de fond, on peut y voir les difficiles conditions de fin de vie des personnes âgées dans une société finalement assez peu préoccupée par le sort de ses aînés.

« Elle s’allonge sur le lit et s’assoupit. Quelques minutes plus tard, une femme entre dans la chambre pour lui proposer une collation. Un petit jus de pomme avec une petite paille et un petit gâteau emballé dans un petit sachet. Les mêmes qu’au centre de loisirs. Voilà donc ce qui t’attend, Michk’ : des petits pas, des petits sommes, des petits goûters, des petites sorties, des petites visites. Une vie amoindrie, rétrécie, mais parfaitement réglée. »

Le titre Les gratitudes, au pluriel, s’explique car chacun des trois personnages peut en remercier un autre pour un bienfait reçu. Il montre que chacun est redevable envers autrui et peut manifester sa gratitude… ou pas. Même si le message peut paraître un peu gnangnan, le roman est néanmoins très émouvant et je l’ai trouvé vraiment agréable à lire avec ses chapitres où la voix des protagonistes alterne. Je vous le recommande donc.

Les gratitudes, de Delphine de Vigan

Roman paru en 2019. 192 pages chez Lattès.

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12 commentaires sur “Les gratitudes, de Delphine de Vigan

  • 26 avril 2019 à 10 h 07 min
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    Bonjour Sandra !
    J’ai aussi lu ‘No et moi’ de cette autrice, assez récemment d’ailleurs, livre que j’ai également apprécié. Vu tes impressions sur ce dernier livre, nul doute que je vais m’y pencher sous peu. Si je te remercie pour tous tes conseils lecture, est-ce un réel merci ? Je crois que oui 😀 .
    A bientôt ! 🙂

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    • 26 avril 2019 à 18 h 30 min
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      🙂 Alors je te dis aussi un vrai merci de me lire patiemment, de venir très régulièrement commenter mes billets. Et si en plus, tu suis quelques-unes de mes recommandations, alors là je te voue une reconnaissance éternelle ! 😉 Bonne lecture, Vincent, et à bientôt !

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  • 26 avril 2019 à 10 h 36 min
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    J’aime beaucoup son écriture et je dois dire que ce roman me fait de l’oeil depuis quelque temps. Je n’en ai pas entendu que du positif toutefois ta chronique me donne envie. Je crois que je vais me lancer!
    Merci Sandra

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    • 26 avril 2019 à 18 h 37 min
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      Disons que j’avais un peu peur des bons sentiments, mais je trouve qu’elle a évité l’écueil du larmoyant-dégoulinant 😉 ! Quant à son style, je lis parfois qu’elle a un beau style, mais moi je ne trouve pas spécialement son écriture si recherchée. Mais bon, c’est peut-être ce fichu titre qui m’a poussée à quelque prévention… 😉 Bon week-end Marie !

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  • 28 avril 2019 à 0 h 34 min
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    Petite analyse personnelle : on parle beaucoup de bienveillance sur la toile pour contrer la haine qui est y déversée en parmanence, notamment sur YouTube et Twitter. Je referme la parenthèse pour dire que j’aime beaucoup l’histoire, le thème. À voir si le traitement de celui-ci tient le coup donc ! Si elle a évité le piège du pathos avec un sujet pareil, le plus dur est fait je pense.

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    • 29 avril 2019 à 20 h 08 min
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      Je suis d’accord avec ton analyse, mais il n’y a pas que sur la Toile qu’on en parle, à l’école, dans le monde du travail aussi, partout, et parfois ça m’agace !
      J’ai trouvé que Delphine de Vigan esquivait assez habilement le pathos, et si tu lis ce roman, j’espère qu’il te plaira ! Bonne soirée !

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  • 29 avril 2019 à 15 h 42 min
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    Coucou ! Ce livre á l’air pleins d’emotions, merci pour la découverte. 🙂

    Des bisous.
    Ludivine Moon

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    • 29 avril 2019 à 20 h 11 min
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      Oui il est émouvant et fait aussi réfléchir sur le sort des personnes âgées dans le monde occidental… Bonne lecture !

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  • 30 avril 2019 à 9 h 15 min
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    J’ai lu exactement les deux mêmes romans que toi et depuis, j’ai envie de dévorer toute la bibliographie de Delphine de Vigan, tant j’adore sa plume 🙂
    « Les gratitudes » me tente beaucoup, d’autant qu’apparemment elle a écrit toute une série de livres avec ce genre d’émotions ou de sentiments !

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    • 30 avril 2019 à 16 h 21 min
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      Alors fonce ! Je te souhaite de te régaler autant que les deux premières fois 😉 ! À bientôt, Morgane !

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  • 4 mai 2019 à 15 h 27 min
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    Je l’ai noté pour le lire mais pas encore fait ! De temps en temps j’aime en lire un de l’auteur…J’ai lu en février dernier « les loyautés » que j’ai beaucoup aimé et sinon j’ai lu aussi « No et moi », « Rien ne s’oppose à la nuit » et « d’après une histoire vraie ». J’aime son écriture et sa sensibilité. Merci pour ta présentation

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    • 4 mai 2019 à 18 h 16 min
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      Je n’ai pas lu Les Loyautés, je le ferai peut-être un jour car j’en ai entendu ou lu plutôt du bien. Ce récit sur le thème de la vieillesse en filigrane de la gratitude est rare et intéressant. Bonne lecture !

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