Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar

Un peu de sagesse antique ou de philosophie de temps en temps ne fait pas de mal, bien au contraire. C’est pourquoi je me suis replongée avec délice dans l’antiquité romaine à travers le roman historique de la grande Marguerite Yourcenar : Mémoires d’Hadrien.

Après maintes recherches extrêmement poussées et sérieuses, des années de travail, des visites in situ de Tibur, la ville où l’empereur romain fit ériger sa villa, l’autrice a imaginé les mémoires de ce grand homme. Dans ce long texte à la première personne, Hadrien vieillissant s’adresse à son petit-fils adoptif qui deviendra le futur Marc-Aurèle.

Hadrien est émouvant. Au crépuscule de sa vie, il raconte sans ambages ses victoires militaires, son amour pour la culture grecque, son chagrin à la perte d’Antinoüs, sa vie politique etc. Sa sincérité est touchante parce que cet homme au seuil de sa vie est honnête, n’a plus rien à prouver ni à cacher. Il ne se départ jamais de son calme grâce à la sagesse qu’il a acquise au contact des philosophes et des lectures tout au long de sa vie. Ses pensées touchent à l’universel, c’est ce qui rend ce livre remarquable, qu’il évoque la condition des femmes, celles des esclaves, ses réflexions sur le sommeil etc.

« Je doute que toute la philosophie du monde parvienne à supprimer l’esclavage : on en changera tout au plus le nom. Je suis capable d’imaginer des formes de servitude pires que les nôtres, parce que plus insidieuses : soit qu’on réussisse à transformer les hommes en machines stupides et satisfaites, qui se croient libres alors qu’elles sont asservies, soit qu’on développe chez eux, à l’exclusion des loisirs et des plaisirs humains, un goût du travail aussi forcené que la passion de la guerre chez les races barbares. À cette servitude de l’esprit, ou de l’imagination humaine, je préfère encore notre esclavage de fait. Quoi qu’il en soit, l’horrible état qui met l’homme à la merci d’un autre homme demande à être soigneusement réglé par la loi. »

Même si l’image que l’on a de lui aujourd’hui est souvent celle d’un homme austère et un peu misanthrope, dans le portrait qui transparaît de cette œuvre il n’en est rien : l’empereur est simplement une personne qui parfois aime la solitude.

« Je ne méprise pas les hommes. Si je le faisais, je n’aurais aucun droit, ni aucune raison, d’essayer de les gouverner. Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir, pour se faire valoir, même à leurs propres yeux, ou tout simplement pour éviter de souffrir. Je le sais : je suis comme eux, du moins par moments, ou j’aurais pu l’être. »

J’ai trouvé sa vie passionnante et extraordinaire. Il évoque d’abord, dans une première partie sa mort qui approche : sa maladie, ses difficultés à dormir. Il les oppose au passé, fait de parties de chasse à cheval qu’il affectionnait particulièrement. Sa conscience de sa déchéance physique est totale et sans tabou. Il se livre dans sa plus grande nudité. Chacun peut se reconnaitre en lui, il évoque notre éternelle condition humaine.

Ensuite, il retrace sa vie de manière chronologique. Il narre son parcours guerrier puisqu’il est resté de longues années loin de Rome à combattre pour elle. Sa connaissance des soldats et des guerres l’amènera plus tard à refuser l’expansion romaine et à lui préférer la consolidation des frontières et la pacification de l’empire.

Le recours d’Hadrien aux sciences occultes peut paraître étonnant pour les lecteurs du XXIe siècle que nous sommes. On est surpris de lire à quel point Hadrien était marqué par les religions, superstitions et les mystères auxquels il a été initié comme ceux d’Eleusis. Il décide même de diviniser son ancien amant trop tôt disparu. Les circonstances de la mort d’Antinoüs qui sont proposées dans le roman sont elles aussi à mettre en relation avec des cultes mystérieux.

Il m’a semblé que la psychologie du personnage était très réaliste compte tenu du contexte historique et politique. Les tourments d’Hadrien par exemple, concernant la succession de Trajan ou la sienne propre, sont bien rendus à une époque où le poison de l’ennemi conspirateur n’était jamais loin. Les manœuvres politiciennes plus ou moins habiles entraînent meurtres ou complots, parfois même contre l’avis de l’empereur lui-même. Hadrien montre qu’il a parfaitement conscience de son rôle d’exemple pour les Romains, son sens des responsabilités est louable.

L’écriture de Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d’Hadrien est très belle, d’une fluidité et d’une élégance qui conviennent parfaitement aux propos d’un homme cultivé comme l’était Hadrien, bercé de grec et très attaché au raffinement de la poésie hellénique. Un vrai bijou !

« […] je ne suis pas sûr que la découverte de l’amour soit nécessairement plus délicieuse que celle de la poésie. […] presque tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec. »

À la fin du roman, des carnets expliquent très précisément le projet, les ajouts, les hypothèses, les certitudes, les sources et les libertés de l’autrice.

«  Je me suis plu à faire et à refaire ce portrait d’un homme presque sage. […] Si cet homme n’avait pas maintenu la paix du monde et rénové l’économie de l’empire, ses bonheurs et ses malheurs personnels m’intéresseraient moins. […] l’homme construit remplace l’homme compris. »

Ces carnets témoignent du travail colossal qu’elle a réalisé pour écrire les Mémoires d’Hadrien. C’est donc une sorte de fausse autobiographie romancée mais sur toile de fond historique très documentée, portée par un style absolument magnifique, que je vous invite à (re)découvrir.

Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar

Roman paru en 1951. 384 pages chez Gallimard (collection Folio). 

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6 commentaires sur “Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar

  • 15 juin 2019 à 18 h 57 min
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    Oh oui ! « Mémoires d’Hadrien », c’est tout simplement magnifique ! <3

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    • 24 juin 2019 à 9 h 02 min
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      Oui, un vrai chef d’oeuvre d’érudition et d’écriture qui nous touche forcément dans notre condition humaine…

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  • 17 juin 2019 à 18 h 02 min
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    Cela fait maintenant longtemps que je l’ai lu, mais je me souviens qu’il m’avait beaucoup marquée également. Je suis d’accord avec tout ce que tu dis, c’est un roman très fort, j’ai encore des images en tête des années plus tard, et d’ailleurs, tu me donnes envie de le relire 😉
    Merci !

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    • 24 juin 2019 à 9 h 06 min
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      Tant mieux si nous sommes d’accord. Je pense que c’et un livre à lire plusieurs fois qui doit nous apporter beaucoup et à chaque âge de nouvelles réflexions sur la condition humaine. Bonne relecture 😉 !

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  • 4 juillet 2019 à 10 h 13 min
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    Tous ceux qui l’ont lu (parmi les gens que je connais) parlent de chef d’oeuvre également. Allez hop, dans ma PAL !

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    • 15 juillet 2019 à 8 h 05 min
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      C’en est vraiment un, j’espère qu’il te plaira aussi ! Bonne lecture !

      Réponse

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