Né d’aucune femme, de Franck Bouysse

Quel étrange roman, fascinant et dur à la fois ! C’est le titre qui m’a poussée à acheter ce livre. Comment peut-on être né d’aucune femme ? J’ai d’abord pensé qu’il s’agirait de science-fiction, mais la couverture en noir et blanc évoquait plutôt un récit réaliste. Alors, toujours fidèle à mon habitude, je n’ai pas lu la 4e de couverture et me suis plongée tête baissée dans ce roman extraordinaire de Franck Bouysse.

Né d’aucune femme est un roman polyphonique. Chaque chapitre est raconté d’un point de vue différent à la première ou à la troisième personne. On entend la voix de l’enfant d’abord, puis celle de Gabriel, de Rose, d’Edmond ainsi que d’autres personnages encore. L’héroïne c’est Rose, une jeune fille de 14 ans issue d’une famille très pauvre de fermiers. Aînée de quatre filles, elle est vendue par son père à un châtelain mystérieux. Et là commence son calvaire… La violence des propos est atroce, mais c’est un livre magnifique.

J’ai d’abord trouvé le roman très bien construit, avec une structure très travaillée. Franck Bouysse a imaginé une histoire enchâssée : le roman s’ouvre sur un court récit de l’enfant, puis du prêtre Gabriel, à qui l’on confie le journal de Rose, qu’il ne connaît pas. La lecture de ses cahiers va bouleverser le lecteur qu’il est et que nous sommes. À la fin, Gabriel reprend la parole, pour raconter ce qu’il est advenu des personnages après les révélations des carnets. L’histoire est complexe mais pas compliquée. Le puzzle se met en place progressivement, et le lecteur est stupéfait d’apprendre le fin mot de l’histoire.

On peut considérer ce roman comme un roman noir et un policier, car le suspens croît progressivement et le lecteur a hâte de connaître la fin de cette histoire originale. Mais j’ai surtout trouvé que par certains côtés, Né d’aucune femme était aussi une réécriture de contes merveilleux. On y voit par exemple un parallèle avec Barbe Bleue lorsque le maître et sa mère interdisent une pièce de la maison à Rose, chambre mystérieuse que bien évidemment elle meurt d’envie de voir. On y trouve aussi une allusion à l’ogre traditionnel, au Petit Poucet perdu par ses parents dans la forêt etc. C’est donc un roman très riche dans son intertextualité.

Les personnages, comme dans les contes, peuvent sembler à première vue assez binaires : les gentils d’un côté, les méchants de l’autre. Mais pourtant, ils ne sont pas si simples. C’est le cas notamment d’Edmond ou encore d’Onesime, le père de Rose que j’ai trouvé très émouvant.

« En pensant à toutes les souffrances dont il était responsable, Onésime eut la certitude que la pire des choses n’était pas de mourir, mais de perdre toute raison de mourir. »

Leur complexité se révèle peu à peu. Même ceux qui sont diaboliques sont intéressants, mais je me suis parfois demandé où l’auteur avait été cherché des monstres pareils et une histoire comme ça ! Comme dans les contes, l’histoire n’est pas très gaie, certains personnages sont punis pour leur méchanceté… ou pas. Mais c’est passionnant de bout en bout.

L’héroïne est d’une force incroyable pour supporter ce qu’elle est malheureusement obligée d’endurer. Ce personnage m’a fait penser à Bakhita. Rose puise sa force dans les mots : elle déchiffre le journal de son maître car elle a appris à lire, ce qui lui procure le bonheur de pouvoir s’évader dans un autre monde. Le vocabulaire qu’elle ne maîtrise pourtant pas toujours la fait rêver. Ces mots, elle décide bien plus tard dans l’histoire de les écrire pour raconter son extraordinaire et terrible vie. Le style est simple, assez oral dans les chapitres où elle s’exprime. Même s’il n’est pas tout à fait réaliste de trouver la liste de mots qu’elle donne dans un simple journal… voici le passage dans lequel elle explique sa relation aux mots 😉

« Les mots, j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. Je les appelle les mots magiciens : utopie, radieux, jovial, maladrerie, miscellanées, mitre, méridien, pyracantha, mausolée, billevesée, iota, ire, parangon, godelureau, mauresque, jurisprudence, confiteor, et tellement d’autres que j’ai retenus sans effort, pourtant sans connaître leur sens. Ils me semblent plus légers à porter que ceux qui disent. Ils sont de la nourriture pour ce qui s’envolera de mon corps quand je serai morte, ma musique à moi. C’est peut-être ce qu’on appelle une âme. Ces mots, je voudrais les emmener jusqu’au bout, gravés dans les feuilles de mon cahier, bien mieux que des initiales sur un rocher. J’ai la mémoire de ces mots qui fabriquent un monde rien qu’à moi, et qui d’habitude suffisent à me transporter loin d’ici, loin de mes souvenirs aux Landes […]. D’habitude. »

Rose parvient aussi à survivre à la folie des autres grâce au rêve. Très récurrent dans le roman, le rêve occupe une place de choix. Rose rêve de certains souvenirs heureux, comme celui où elle monte sur un cheval pour la première fois. Mais elle va plus loin : son imagination fertile poursuit la chevauchée, et la jeune fille continue le rêve pour échapper au cauchemar de sa vie réelle. Très onirique, le roman est une ode à l’imaginaire pour fuir le pire ou l’inconcevable. Très fine et très curieuse, Rose est un personnage intelligent qui a un monde intérieur heureusement très riche ; cela lui évite de sombrer dans la folie.

J’ai aussi beaucoup aimé l’écriture. Variée et diverse puisqu’elle est le reflet voire la parole de plusieurs personnages très différents, elle est parfois poétique et bouleversante. Ainsi dans ce passage la mère de Rose cherche-t-elle désespérément ce qu’est devenue sa fille :

« Arrivée sur la berge, elle se déchaussa, releva le bas de sa robe à deux mains, puis entra dans l’eau froide. S’avança, faisant d’abord traîner ses pieds sur le fond sablonneux, puis les extirpant de la vase qui s’épaississait au fur et à mesure qu’elle s’enfonçait dans l’étang. Lorsque l’eau lui arriva à la taille, elle vit une hirondelle raser l’eau en la frôlant, et cette présence la fit sortir instantanément de sa torpeur. Elle lâcha le pan de sa robe, qui se déploya à la surface, comme une fleur de coquelicot épanouie, laissa flotter ses paumes sur l’onde frissonnante, s’enfonçant toujours, et plus son visage se rapprochait de l’eau, mieux elle entendait le bruit des vaguelettes issues de son propre mouvement, comme si un couturier était en train d’ajuster un vêtement liquide sur son corps pendant qu’elle cheminait vers un invisible autel sans croix. Puis elle s’immobilisa, comme enterrée jusqu’au menton, attendant que l’eau se taise, que les particules de vase se dispersent, que l’hirondelle la frôle de nouveau. »

Ce roman est un hymne magnifique aux mots qui peuvent sauver des maux. Bien que dur et terrible, ce livre montre la puissance de la fiction et des mots. Je vous le recommande vraiment !

Né d’aucune femme, de Franck Bouysse

Roman paru en 2019. 336 pages chez La Manufacture de livres. 

Prix des libraires 2019

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11 commentaires sur “Né d’aucune femme, de Franck Bouysse

  • 4 mai 2019 à 3 h 59 min
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    Ma librairie organise une rencontre avec l’auteur le 10 mai j’ai de la chance. J’ai pu lire Plateau que j’avais bien aimé mais je pense que je vais adorer Né d’aucune femme.

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    • 4 mai 2019 à 13 h 55 min
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      Oh quelle chance !!! Je n’ai rien lu d’autre de cet auteur, mais j’ai tellement aimé ce roman que si d’aventure un autre de ses romans se présente à moi, je ne manquerai pas de me jeter dessus. 😀 Profite bien de cette rencontre !

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  • 4 mai 2019 à 15 h 19 min
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    Je ne l’ai pas encore lu. La liste d’attente à la médiathèque est vertigineuse, ce qui montre bien son succès. Je vais encore tenter ma chance cette semaine 🙂 Merci pour ta présentation, je suis certaine qu’il va me plaire…

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    • 4 mai 2019 à 18 h 13 min
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      Ah j’espère qu’il va te plaire ! Il est très dur, mais très fort en même temps !

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    • 4 mai 2019 à 19 h 11 min
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      Oui, c’est vraiment un bon roman quoique terrible ! Bonne lecture !

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  • 6 mai 2019 à 12 h 39 min
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    Ce roman n’avait pas retenu ton attention mais ta chronique m’a fait changer d’avis. C’est le genre de thèmes qui me parlent, et si en plus on retrouve une intertextualité avec les contes, je me sens appelée!

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    • 15 mai 2019 à 21 h 43 min
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      Ah oui, tu verras, il est super quoique très dur. J’espère qu’il te plaira 🙂

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  • 16 mai 2019 à 9 h 38 min
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    Je l’ai vu passer sur Instagram, mais je ne pensais pas qu’il serait aussi passionnant que tu le décris dans ta chronique 🙂 Je le note tout de suite, merci pour ton article ! Belle journée Sandra, bisous <3

    Sue-Ricette

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    • 19 mai 2019 à 21 h 04 min
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      En tout cas, moi j’ai été séduite et j’espère qu’il en sera de même pour toi si tu le lis 😀 !

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