Nos richesses, de Kaouther Adimi

J’ai aperçu ce titre plusieurs fois sur la toile. Nos richesses, de Kaouther Adimi. Intriguée, ne connaissant ni l’auteur ni le thème, je me suis lancée, et j’ai adoré. Kaouther Adimi nous entraîne avec une grande vivacité dès les premières pages dans les ruelles d’Alger, nous parle de chaque commerçant que l’on croise et s’arrête finalement devant Les Vraies richesses, une librairie, véritable héroïne du roman. Toute l’histoire tourne autour d’elle et on sent un amour immense pour la littérature, on est transporté dans un tourbillon d’émotions.

On suit ici le rêve un peu farfelu d’Edmond Charlot, qui avec ses maigres économies, décide d’ouvrir dans les années 30 une librairie en plein cœur d’Alger. Avec passion, le jeune homme parvient tant bien que mal à ouvrir son minuscule local qu’il aménage simplement. Et il fait de ce lieu non seulement une librairie, mais aussi une bibliothèque et une maison d’édition.

Il croise ensuite de très grands noms de la littérature française et algérienne mais qui ne sont pas encore très connus puisqu’ils débutent. Il se lie ainsi d’amitié avec Camus, Roblès, Gide, Giono, Sénac, Saint-Exupéry et tant d’autres. Il dévore leurs ouvrages et les édite. On voit avec quel soin il choisit le papier, les polices de caractères et de quelles attentions il entoure « ses » écrivains.

L’amitié est fondamentale dans le roman : c’est elle qui lie tous ces hommes, les écrivains de la Méditerranée et Edmond Charlot, mais c’est aussi le message qu’il veut transmettre à travers sa maison d’édition : l’amitié des peuples, quelles que soient leur origine, leur nationalité, leur religion, peut et doit s’exprimer grâce et à travers la littérature. Ce message humaniste m’a particulièrement touchée. Mais la seconde guerre mondiale, puis la guerre d’Algérie vont mettre à mal la petite librairie… et parfois les amitiés.

« – Celui-ci je l’ai souvent lu. Il s’agit des Vraies Richesses de monsieur Giono. J’avais envie de comprendre pourquoi cette librairie s’appelait ainsi. Ah, voilà le passage que je préfère : Ils avaient l’habitude d’attendre des ordres pour vivre. Maintenant, ils se sont décidés à vivre, humblement, de leur propre gré, sans écouter personne, et voilà que tout s’est éclairé, véritablement, comme quand on a trouvé l’allumette et la lampe, que la maison s’éclaire, qu’on sait enfin où porter la main pour trouver les choses nécessaires ; comme aussi quand l’aube s’allume dans une plus vaste habitation que la maison et qu’à l’endroit où le monde était fermé et noir sous une boue de nuit, les vallées, les fleuves, les collines et les forêts se découvrent avec toute la joie de vivre. C’est ce que j’ai senti lorsque je suis arrivé dans cette librairie. »

J’ai beaucoup apprécié l’originalité de la narration. Les carnets de Charlot qui rapporte de manière brève ses sentiments et ses difficultés au fil des événements sont entrecoupés d’un récit qui se déroule de nos jours : en 2017, le jeune Ryad qui n’a aucun attrait pour la littérature est chargé de vider et repeindre la librairie qui sera transformée en magasin de beignets. Mais sa tâche s’avère plus difficile qu’il n’y parait…

Le lecteur n’a donc aucun instant de répit. Il rêve de savoir ce qu’il advient de Charlot et de sa librairie mais aussi de Ryad qui n’a quasiment jamais ouvert un livre de sa vie. Le fantôme des plus grands écrivains va-t-il provoquer en lui un miracle ? La littérature a-t-elle ce pouvoir ? Le rythme est parfaitement maîtrisé, vif et enlevé comme la passion qui anime Edmond.

« Mon engagement doit être absolu. C’est ainsi que je conçois mon travail. L’écrivain doit écrire, l’éditeur doit donner vie aux livres. Je ne vois pas de limite à cette conception. La littérature est trop importante pour ne pas y consacrer tout mon temps. »

De même, la fin forme une boucle avec le début ; Kaouther Adimi a fait le tour de la question en nous racontant l’histoire romancée de cette librairie, mais appuyée par de vrais éléments qu’elle a patiemment décortiqués. J’ignorais tout de cette maison d’édition qui a vraiment existé et qui a lancé les grands auteurs que nous connaissons. On sent poindre aussi la difficulté des petites maisons d’édition qui tentent d’exister face aux grands éditeurs. La situation ne semble guère avoir évolué, c’est toujours le pot de terre contre le pot de fer…

Ce roman est aussi une ode à la capitale algérienne. On la voit, on la sent dans tous les minuscules détails qui sont donnés çà et là au cours du roman. On a l’impression d’y avoir vécu, de connaître le patron de la pizzeria de sentir son hospitalité. On pourrait aller boire un verre avec les personnages secondaires qui donnent eux aussi vie à la ville. Il est d’ailleurs intéressant de voir comment elle évolue dans les yeux de Ryad au cours de son séjour à Alger. De sombre et terne, elle s’éclaire progressivement pour rayonner.

« Il y a des bancs en bois sur lesquels les enfants sont assis, occupés à partager un secret, un morceau de chocolat ou des rêves. »

Bref, ce court roman est un vrai petit bijou très touchant qui m’a beaucoup plu. Son seul défaut, c’est qu’il me donne une furieuse envie de relire ou de découvrir les grands auteurs que l’on croise dans son roman. Or j’ai déjà tant à lire que ma vie entière ne suffira pas à étancher ma soif…

Nos richesses, de Kaouther Adimi

Roman paru en 2017. 224 pages chez Seuil.

Prix Renaudot des lycéens, prix du style.

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19 commentaires sur “Nos richesses, de Kaouther Adimi

  • 15 décembre 2017 à 9 h 57 min
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    Je note de suite ce livre …. je suis allée pour la 1ère fois à Alger en 2016, une ville magnifique !

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    • 15 décembre 2017 à 13 h 05 min
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      J’ai pensé à toi en le lisant, je me suis dit que tu étais peut-être passée dans les rues décrites… Je ne doute pas qu’Alger soit une ville magnifique et j’espère que tu aimeras ce roman.

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  • 15 décembre 2017 à 18 h 19 min
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    Il me fait super envie ! Il FAUT que je le lise 🙂

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    • 15 décembre 2017 à 21 h 07 min
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      J’espère que tu l’apprécieras autant que moi, c’est vraiment une belle histoire (vraie).

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  • 16 décembre 2017 à 0 h 07 min
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    Les critiques que j’avais lues ne m’avaient pas tentées jusqu’ici, la tienne change tout ! je le lirai avec plaisir !

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    • 16 décembre 2017 à 6 h 08 min
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      Oh, j’ai la pression alors, et j’espère que ce roman comblera tes attentes 😉

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  • 16 décembre 2017 à 10 h 02 min
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    Le problème à force de te lire, c’est que ma liste de livre que j’aimerais lire ne cesse de s’allonger ^^.

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    • 16 décembre 2017 à 13 h 11 min
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      Haha ! Si tu voyais la mienne de liste ! C’est pareil, elle s’allonge mais je la modifie souvent, selon mon humeur et parce que mes envies changent. En fait, j’aimerais que lectrice soit un métier 😉 ! C’est très frustrant mais on ne peut pas tout lire. Et ce roman particulièrement m’a donné plein de nouvelles envies, pfff ! 😉

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  • 17 décembre 2017 à 8 h 15 min
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    Je dois t’avouer que j’ai hésité à aller voir l’autrice à la Foire du Livre de Brive mais mon porte-monnaie a eu le dernier mot ! Une très belle chronique en tout cas, ça donne très envie de le lire 🙂

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    • 19 décembre 2017 à 11 h 56 min
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      Merci pour ton compliment ! En tout cas, si tu as l’occasion de le trouver en bibliothèque ou de te le faire prêter, n’hésite pas 🙂

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  • 22 décembre 2017 à 20 h 47 min
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    Je l’ai repéré au début de la rentrée littéraire mais je ne l’ai toujours pas lu ! Je l’ai noté dans ma liste de livres à lire, je le lirai un jour, c’est sûr !

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    • 23 décembre 2017 à 17 h 49 min
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      Il y a tellement de livres qui sortent qu’il est difficile de choisir et impossible de tout lire 😉 J’espère que tu le trouveras à ton goût ! Je te souhaite d’excellentes fêtes de fin d’année !

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  • 26 janvier 2018 à 20 h 16 min
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    Merci pour cette découverte, ce livre à l’air vraiment bien, il va directement dans ma wishlist, j’adore les odes à la littérature, il me permettra de découvrir un nouvel auteur 🙂

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    • 26 janvier 2018 à 22 h 27 min
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      J’espère qu’il te plaira. Dans le genre des odes à la littérature, il y a aussi Les vies de papier de Rabih Alameddine, je ne sais pas si tu connais ; ça pourrait te plaire aussi. Bonnes lectures !

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  • 27 janvier 2018 à 9 h 28 min
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    je suis venue te lire grâce à manou, je note ton adresse! je vais inscrire ce livre à la liste de mes recherches. j’achète souvent mes livres d’occasion, au gré des trouvailles chez Emmaüs ou dans les vide-grenier et autres désherbages des bibliothèques, mais du coup je me suis mise à acheter « neuf » aussi.

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    • 28 janvier 2018 à 7 h 31 min
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      Bienvenue dans mon petit univers 🙂 Celui-ci est un peu récent pour le trouver d’occasion, mais tu dois pouvoir le trouver en bibliothèque. Moi, je suis obligée d’acheter neuf ici, car il est difficile d’acheter d’occasion au Japon, mais en France, je faisais les deux. En tout cas, j’espère que ce roman te plaira si tu le lis 🙂 Bon dimanche !

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  • 23 février 2018 à 11 h 07 min
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    Ta chronique m’a attirée, car j’ai lu le livre et en ai fait une présentation en cours à la fac.
    J’ai également adoré ce livre, que j’ai trouvé très simplement écrit (dans le bon sens) et rempli d’amour pour la littérature. Les personnages étaient tellement attachants ! 😀

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    • 25 février 2018 à 9 h 51 min
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      Oh, c’est super d’avoir pu présenter un tel roman à la fac ! C’est exactement cela, les personnages sont attachants et on sent un amour pour la littérature qui n’était pas pour me déplaire 😉

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