Nous aurons été vivants, de Laurence Tardieu

J’avais depuis longtemps envie de lire cette autrice que je n’avais jamais lue. Lorsque j’ai vu qu’elle venait de sortir un roman, je me suis dit que c’était l’occasion de la découvrir. Je ne sais pas si ce livre reflète ses thèmes et son style habituel.

Nous suivons Hannah Bauer, artiste peintre quinqua dont la vie bascule un matin. Alors qu’elle se trouve sur un trottoir de Paris, elle croit apercevoir en face Lorette, sa fille qui s’est volatilisée sept ans auparavant à l’âge de 19 ans et qui n’a jamais plus donné signe de vie. Parallèlement, sa meilleure amie Lydie prépare avec son mari Pierre un dîner auquel elle a convié Hannah. Mais Lydie ne sait pas encore que sa vie aussi va être ébranlée ce même jour…

Le roman est découpé par tranches de vies à des époques différentes et chacune d’elles nous renseigne davantage sur l’existence des protagonistes. On les découvre jeunes, nouveaux parents, quadragénaires etc.

Ce roman aborde plusieurs thèmes. Le plus évident est celui du temps qui passe. Les très longues phrases ressemblent aux souvenirs qui circulent dans notre mémoire et passent d’une réminiscence à une autre sans s’arrêter. J’ai parfois trouvé ce style répétitif, comme l’est la vie, certes. Mais ces phrases interminables m’ont parfois agacée. Le livre pose la question de ce qui reste d’une vie : des bonheurs ? des traumatismes ? tout cela à la fois ? Le roman fait la part belle à l’enfance, temps de l’insouciance qui paraît infini.

« Connaîtrait-elle à nouveau un jour cette sensation de temps à profusion, cette possibilité de ne rien en faire, de le perdre à longueur d’heures, de jours entiers ? Au fond d’elle elle savait que non, tout ça avait appartenu à sa jeunesse, et elle en éprouvait une morsure au cœur : lorsqu’elle avait vingt ans, elle ignorait que le temps était le plus grand trésor d’une vie, elle ne savait pas que tout, ou presque, s’achetait, se négociait, sauf lui, et maintenant qu’elle en avait conscience, son temps à elle s’était rétréci comme une peau de chagrin. Non seulement le temps qui lui restait, mais aussi celui de chaque instant, comme si, au présent, il était moins large qu’avant, il se dilatait moins. Il fallait parfois lutter contre un violent sentiment d’oppression. »

Mais c’est surtout les changements qui s’opèrent dans la vie, discrètement, qui sont mis en avant. Comment se fait-il qu’un jour on se rende compte qu’on a perdu notre joie de vivre, que notre vie est devenue triviale ? Pourquoi ne le sent-on pas arriver ? On assiste ici aux éternels recommencements des humains qui pensent, agissent et vivent tous plus ou moins de la même manière. Chaque lecteur peut se reconnaître dans ce constat terrible et qui rend humble. Nous ne faisons que passer, tout est éphémère. L’écrivaine essaie de comprendre ce qui fait basculer nos vies dans la routine et la banalité, ce qui éteint notre joie à notre insu, subrepticement.

Laurence Tardieu évoque aussi le thème de la culpabilité. Hannah se demande ce qu’elle a bien pu faire (ou ne pas faire) pour que Lorette décide de quitter brusquement sa famille sans aucune explication. Elle repense alors à la culpabilité de son père, homme taiseux qui n’a jamais vraiment réussi à parler d’un drame familial survenu pendant la guerre. Avec beaucoup de pudeur, sur la pointe des pieds, l’autrice laisse comprendre ce qui s’est passé et montre à quel point ce père n’a pas été capable de surmonter ce traumatisme. Et Hannah, longtemps après, s’en veut de n’avoir pas mieux compris son père.

L’autrice parle enfin de la création, sans doute le seul et unique moyen de lutter contre ce temps qui file et s’échappe, de laisser une trace. Deux personnages en particulier créent : Hannah à travers la peinture et le mari de Lydie, Paul, grâce à son piano. J’ai trouvé que de très belles pages évoquaient ces arts. Et c’est justement la création qui nous permettra de dire que nous aurons été vivants.

« C’est tellement extraordinaire lorsque quelque chose commence à prendre forme. Tu te rends compte qu’avant l’œuvre n’existe pas, il n’y a aucune trace d’elle dans le monde, rien qui permette de la pressentir, d’imaginer qu’un jour elle sera là, parmi nous, et ensuite, après ces heures de recherche, de travail, elle se tient là, devant nos yeux, le monde est plein de quelque chose de nouveau qui auparavant n’existait pas. Chaque fois que j’y pense, ça me bouleverse. »

C’est enfin aussi un roman sur les secrets, les choses que l’on ne peut dire à personne et qui pourtant nous constituent et se transmettent quelquefois malgré nous.

« On ne peut jamais connaître un être, songe-t-il. Il y a toujours une part de lui, de son histoire, qui nous est dissimulée. »

C’est donc un beau roman qui est plein d’humanité et d’humilité. Il permet à chacun de se reconnaitre et de réfléchir à sa propre vie.

Nous aurons été vivants, de Laurence Tardieu

Roman paru en 2019. 272 pages chez Stock (collection La bleue). 

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2 commentaires sur “Nous aurons été vivants, de Laurence Tardieu

  • 12 avril 2019 à 17 h 15 min
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    Je connais Laurence Tardieu car j’ai lu d’elle « Puisque rien ne dure ». Sa lecture a été agréable et j’ai bien aimé le thème aussi.

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    • 13 avril 2019 à 17 h 20 min
      Permalink

      C’est une autrice qui a l’air d’être assez appréciée. Je la relirai sans doute car j’ai bien aimé ce roman, et je note ton conseil de lecture. À bientôt Brigitte et bonnes vacances !

      Réponse

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