Roissy, de Tiffany Tavernier

Intriguée par ce titre, j’ai souhaité lire ce roman qui évoquait voyages, vacances, retrouvailles ou séparations (et pour moi transit vers ma province natale quand j’habitais au Japon ;-)). Je ne connaissais pas du tout l’autrice que j’ai donc découverte à cette occasion. Il s’agit là d’un roman original qui m’a bien plu.

Le récit est à la première personne. Une femme déambule dans l’aérogare de Roissy avec sa valise. Dubaï, Tokyo, Toulouse, Los Angeles ou Caracas. Professeure d’histoire, femme d’expat ou chef de produit. C’est ce qu’elle répond lorsqu’elle est abordée par d’autres passagers qui lui demandent où elle va, qui elle est. Le lecteur comprend rapidement que l’héroïne invente sa vie, s’invente des vies. Mais qui est-elle vraiment ?

« Cliquetis des lettres du « Charles de Gaulle ». Deux vols annoncés en provenance de Bamako et de Tel-Aviv. Au cœur de ma nuit, à travers les rues de ces deux villes, je marche. Bientôt, les façades de leurs buildings me donneront le vertige, et ce sera l’instant où j’entendrai la mer. Parce que le bruit des vagues retentit là-bas. Je ne sais plus de quelle mer ou de quel océan. Qu’importe. Le bruit de la poussière aussi. Et celui, magnifique, des sables soulevés par les vents. »

Très vite, nous apprenons que la narratrice est une SDF qui vit à Roissy depuis huit mois. Elle n’est pas seule dans ce cas : elle a rencontré Vlad, avec qui elle partage sa vie depuis quelques temps, mais aussi Josias, Liam et Joséphine qui eux aussi squattent des endroits reculés de l’aéroport. Elle remarque un homme qui comme elle, semble attendre régulièrement un passager qui viendrait de Rio. Pourtant, il n’a pas l’air d’un SDF… Un jour il l’aborde et cela va changer sa vie.

« Dans le grand hall, il ne reste plus que moi et lui, l’homme au foulard dont les yeux fixent à présent le sol. Personne n’est venu à sa rencontre, personne ne viendra plus. Mains agrippées à la barrière, il ne se résout pas cependant à partir. Il reste immobile, suspend le temps. Le moindre geste, le charme serait rompu.

Il en est beau. Beau de cette attente qui tend son corps vers l’impossible. »

J’ai aimé la créativité, l’inventivité des personnages qui doivent éviter les policiers, trouver des astuces pour se laver, des endroits où dormir, des subterfuges pour manger et se vêtir tout en ne se faisant jamais repérer par les vigiles de l’aéroport. Tiffany Tavernier nous montre ceux qu’on ne voit pas et qui vivent dans l’ombre, les invisibles. Elle parle aussi des SDF en col blanc, qui travaillent mais n’ont pour domicile que les bancs disposés dans les terminaux et qui partent au lever du jour travailler comme si de rien n’était. Elle évoque enfin les employés de l’aéroport, dont certains ont bien compris que la narratrice vivait là et lui offrent un café, un sandwich de temps à autre. Quant à elle, elle observe scrupuleusement des règles pour ne pas être démasquée :

« J’approuve en silence. Moins une, le scandale éclatait. Ne jamais oublier de se conformer à la règle. Contrôle du corps. Repli du corps. Comportement sobre. Exposition sobre. Ne jamais laisser de traces : jeter les mégots dans les poubelles, jeter les déchets dans les poubelles. Aucun geste excessif. Se gratter, mais pas jusqu’au sang. Boire, mais pas au goulot. Courir, non. Hurler, non. S’en tenir aux codes. Aux limites. À la procédure. »

On se demande comment ces personnages en sont arrivés là : certains n’ont pas de papiers, certains sont des marginaux que la société a exclus. La folie est présente, en particulier avec le carnet de Liam que l’héroïne corrige. La violence aussi avec l’incendie du squatt et la lettre de Vlad qui révèle qui il est vraiment. Et l’héroïne ? Elle prétend s’appeler Anna, mais on la découvre amnésique, errant depuis huit mois dans le labyrinthe de l’aéroport qu’elle a appris à connaitre par coeur. Parfois, des bribes de son histoire remontent à sa conscience, et le lecteur, curieux, tourne les pages pour connaître l’identité et le passé de cette femme.

J’ai aimé l’écriture aussi que j’ai trouvée assez travaillée : à la fois cinématographique dans certaines scènes (l’autrice n’est pas la fille du réalisateur Bertrand Tavernier pour rien), on imagine facilement ces tranches de vies, ces dialogues très vivants portés à l’écran. D’autres passages, récits plus long et oniriques, plus introspectifs aussi, nous permettent de plonger dans les méandres de la mémoire blessée de la fausse voyageuse.

J’ai trouvé cette histoire vraiment originale et je ne regarderai plus de la même façon les gens à l’aéroport, même si depuis toujours j’adore inventer la vie des gens que je croise dans les endroits publics.

Roissy, de Tiffany Tavernier

Roman paru en 2018. 312 pages chez Sabine Wespieser éditeur.

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6 commentaires sur “Roissy, de Tiffany Tavernier

  • 1 mars 2019 à 17 h 19 min
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    Un livre que j’aimerai découvrir car moi aussi j’imagine la vie des gens que je croise dans les lieux publics 😉
    Cela me fait penser aussi au film « le Terminal » avec Tom Hanks.

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    • 4 mars 2019 à 19 h 29 min
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      Je ne connais pas ce film, je vais voir si je peux le trouver ! Et tu me rassures en écrivant que toi aussi tu aimes inventer la vie des gens, je me sens moins seule 😉 !

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    • 4 mars 2019 à 19 h 32 min
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      Ah c’est dommage ! Je suis allée lire ton article, je comprends ton point de vue, mais même si je n’ai pas trouvé les personnages spécialement attachants non plus, j’ai aimé découvrir le monde souterrain de cet aéroport et j’ai apprécié l’écriture assez cinématographique.

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  • 13 mars 2019 à 6 h 44 min
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    Un roman que j’ai beaucoup aimé. Je ne connaissais pas l’auteur et c’est une amie qui m’en a parlé. Je n’ai pas regretté ma lecture…Merci pour ta chronique

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    • 15 mars 2019 à 19 h 56 min
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      Je suis contente de lire qu’il t’a plu aussi ; on regardera les aéroports différemment désormais 😉 !

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