Seul dans Berlin, de Hans Fallada,

Ce roman m’a été recommandé il y a deux ans déjà par Emmanuel Carrère. En personne. J’avais eu la chance de le rencontrer et de passer quelques heures en sa compagnie. Nous avions évidemment discuté littérature et il m’avait dit que Seul dans Berlin de Hans Fallada l’avait beaucoup marqué. Je m’étais promis de le lire un jour et je ne regrette pas d’avoir écouté les conseils de ce célèbre auteur.

L’histoire commence au moment de l’Armistice française, en 1940 et s’étend sur quelques années. Pendant une bonne partie du roman, il n’y a pas vraiment de personnage principal. On découvre la vie de plusieurs personnes ou familles qui habitent toutes rue Jablonski à Berlin. Puis, progressivement, on va suivre le parcours d’Otto Quangel, contremaître consciencieux et austère dans une menuiserie qui fabrique – c’est la guerre – des cercueils. Il est marié à Anna et mène une vie très routinière, faite de silences, de droiture et de patience.

Or un jour, leur fils meurt à la guerre, ce qui va conduire son père à changer. Ce dernier décide de se révolter contre l’Allemagne nazie, contre Hitler. Il refuse de se soumettre à l’ordre établi, à la barbarie, à la dictature et entre en résistance. Pour cela, il choisit d’écrire des cartes contre le régime en place, qu’il laisse dans des endroits publics afin d’éveiller les consciences. Évidemment, c’est un acte qui peut nous paraître très simple, naïf et vain, mais qui à cette époque est extrêmement dangereux et va avoir des répercussions importantes…

J’ai beaucoup aimé le thème de ce roman. Que ce soit en littérature ou au cinéma ou même dans les cours d’histoire, on évoque le plus souvent le méchant Allemand opposé au gentil résistant Français, Polonais ou Anglais. Mais bien entendu, tous les Allemands pendant la guerre n’étaient pas des nazis, bien au contraire. Ce livre a le mérite de mettre en lumière la résistance allemande d’une très belle manière.

On y lit la peur, le secret, les précautions infinies d’un côté, et de l’autre l’adhésion, la volonté de domination et l’autorité. Ces deux aspects qui ont divisé les Allemands (et les autres peuples) pendant la guerre sont représentés par différents personnages : les époux Quangel d’une part, et les Persicke de l’autre. On trouve également des gens qui vivent dans la crainte mais qui n’osent pas se rebeller comme Madame Rosenthal. D’autres encore qui semblent indifférents et ne souhaitent pas se mêler de politique, comme les Heffke. On y voit aussi les lâches, les cupides, la lie de la bassesse humaine. C’est le cas notamment de Borkhausen, détestable manipulateur et d’Enno Kluge parasite pitoyable.

« Tous craignaient pour leur chère petite vie, et c’est pour cela qu’ils n’osaient rien entreprendre de sérieux pour aider réellement une femme dans la détresse. »

Tous ces personnages sont sans doute assez réalistes et représentatifs du pire et du meilleur de l’humain. C’est ce qui rend ce roman particulièrement émouvant.

« Chacun devrait s’intéresser à la politique. Si nous l’avions tous fait en temps opportun, nous n’en serions pas au point où nous ont menés les nazis. »

Il est intéressant de voir l’évolution de certains d’entre eux. Le parcours d’Eva Kluge m’a touchée. Cette postière, membre du Parti au début du roman, a mis à la porte son vaurien de mari. Elle va peu à peu changer en apprenant les sévices que son propre fils a fait subir à des enfants polonais. Elle quitte alors le Parti et va œuvrer pour le bien, notamment à la fin du roman. Le commissaire Escherich va lui aussi être ébranlé par ce qu’il subit et ce qu’il doit faire subir aux autres. Il sera finalement transformé par les cartes de celui qu’il traque.

Dans Seul dans Berlin, Hans Fallada ne nous épargne rien : on assiste aux humiliations, aux interrogatoires dans les épouvantables sous-sols de la Gestapo, aux privations, à la faim, à l’horreur de recevoir des nouvelles funestes de membre de sa famille, au sentiment de devoir toujours surveiller ses actions et paroles, aux dénonciations, aux manipulations, aux secrets que l’on garde par devers soi même au sein d’un couple, à la peur omniprésente etc. C’est bouleversant et terriblement réaliste.

La valeur primordiale ici est le courage. Otto et Anna, et dans une moindre mesure le juge Fromm en sont les principaux symboles. Ce sont des héros, mais pas au sens des super-héros des comics. Ce sont des personnages simples, un peu comme Monsieur et Madame Tout-le-monde, mais dotés d’une conscience politique, d’une éthique et d’un courage inébranlables qui forcent l’admiration. Seule leur soif de liberté les guide, fût-ce au péril de leur vie.

« Voyez-vous, Quangel, il aurait naturellement été cent fois préférable que nous ayons eu quelqu’un pour nous dire : « Voilà comment vous devez agir. Voilà quel est notre plan. » Mais s’il avait existé en Allemagne un homme capable de dire cela, nous n’aurions jamais connu 1933. Il a donc fallu que nous agissions isolément. Mais cela ne signifie pas que nous sommes seuls et que notre mort sera vaine. Rien n’est inutile en ce monde. Et nous finirons par être les vainqueurs, car nous luttons pour le droit contre la force brutale. — Et quel avantage en tirerons-nous, couchés dans la tombe ? — Préféreriez-vous vivre pour une cause injuste ou mourir pour une cause juste ? Il n’y a pas de choix possible, ni pour vous, ni pour moi. C’est parce que nous sommes nous-mêmes que nous avons dû suivre cette voie.

Ils restèrent longtemps silencieux. »

J’ai également apprécié la construction du roman. Comme dans une intrigue policière, on tremble dès qu’Otto dépose une carte dans un bâtiment : va-t-il se faire prendre ? Commettra-t-il une erreur ? Que feront ceux qui trouveront la carte ? Et parallèlement, on voit la Gestapo qui recherche ce « Trouble-fête », surnom donné par le commissaire Escherich qui poursuit activement la personne capable d’une si haute trahison. La tension dramatique croît inexorablement. Les points de vue internes qui se croisent selon les chapitres et le point de vue omniscient d’autres passages donnent beaucoup de suspense à l’ensemble et on ne voit pas le temps passer malgré la longueur du roman.

Le seul bémol que je mettrais à ce roman est l’écriture, que je n’ai pas particulièrement aimée car je l’ai trouvée très inégale. L’alternance incompréhensible des temps (passé et présent) m’a dérangée, certaines expressions fautives aussi. J’ai appris depuis ma lecture qu’une nouvelle traduction existe et elle est sans doute meilleure que celle que j’ai eue entre les mains. D’autres passages en revanche sont beaux et très bien écrits. Curieux, n’est-ce pas ? En tout cas, il s’agit là d’un brillant plaidoyer pour la résistance allemande anti-nazie, pour le courage et la liberté. Merci à Emmanuel Carrère de m’avoir suggéré ce beau roman !

Seul dans Berlin, de Hans Fallada

Roman allemand paru en 1947. 736 pages chez Denoël (collection Denoël & d’ailleurs). 

Titre original : Jeder stirbt für sich allein, traduit par Alain Virelle et André Vandevoorde.

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4 commentaires sur “Seul dans Berlin, de Hans Fallada

  • 10 août 2019 à 13 h 44 min
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    Ce livre m’a été conseillé il y a longtemps par ma prof de lettres en 1ère ! Je ne l’ai pas encore lu mais du coup tu viens de me rappeler qu’il serait peut être temps que je me le procure !
    Merci pour ta critique 🙂

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    • 12 août 2019 à 9 h 08 min
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      Ta prof avait raison ! 😉 C’est un livre intéressant, on est pris par l’histoire de ce couple âgé qui décide de résister en envoyant des cartes. On ne voit pas défiler les pages. Bonne lecture !

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  • 30 août 2019 à 14 h 22 min
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    Merci pour cet article: je viens grâce à toi de lire cet excellent livre .

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    • 1 septembre 2019 à 11 h 31 min
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      Je suis ravie qu’il t’ait plu aussi ! Ce roman semble faire l’unanimité… Bon dimanche, Magali !

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