Toutes les vagues de l’océan, de Victor del Árbol

Je voulais lire un polar alors j’ai choisi un roman qui avait reçu des prix, en espérant ne pas être déçue (je suis difficile en matière de policiers, je sais). Il s’agit d’un auteur espagnol dont je n’avais jamais entendu parler et j’ai profité de quelques jours de congés pour commencer Toutes les vagues de l’océan, un bon petit pavé.

Ce roman est construit d’une manière particulière puisque les chapitres alternent entre deux époques et deux (et même trois) pays. Tantôt on se retrouve en Russie, après la Révolution, au moment des exils vers les goulags de Sibérie, tantôt on se trouve à Barcelone dans les années 2000. Entre les deux, on croise la guerre civile espagnole qui nous entraîne dans le sud de la France…

On croit au départ à une simple histoire policière : Laura, une enquêtrice est sur la piste de l’assassin de son fils Roberto. Elle est aidée par un homme d’âge mûr, Alcazar, son chef. Mais, isolée de sa famille depuis de nombreuses années, à bout, accusée d’avoir tué un mafieux russe qui serait responsable de la mort de son fils, elle se suicide. Son frère Gonzalo, quadra marié à Lola et père de deux enfants, va se pencher sur l’enquête que menait sa sœur, ce qui va le plonger dans le passé de leur père, Elias Gil, véritable héros national.

Et d’un autre côté, on suit ce père, parti dans les années 30 plein d’espoir et de rêves à Moscou. Jeune homme fasciné par le communisme et Staline, il est bien déterminé à contribuer au développement de la Russie. La route d’Elias va croiser celles de nombreux personnages dont le terrible Igor Stern et la douce Irina dont nous suivrons les destins. Liés par la haine, l’amour, la jalousie, la vengeance, nous les accompagnerons et verrons comment ces sentiments divers affecteront ceux de leurs descendants… Meurtres pour raisons idéologiques, meurtres pour raisons privées, tout coexiste dans ce livre !

Ce roman a le mérite de traiter de l’Histoire. Celle des goulags et de l’île de Nazino m’a particulièrement intéressée. Je n’en avais jamais entendu parler, si bien qu’après ma lecture, j’ai effectué quelques recherches et découvert que des milliers de personnes y ont bien été exilées. Il s’agit d’un fait réel dont s’est inspiré l’auteur. De même les camps du sud de la France notamment celui d’Argelès pendant la guerre d’Espagne, qui abritaient les communistes fuyant le régime de Franco sont évoqués de manière réaliste. J’ai trouvé à la fois original et instructif le fait de raconter presqu’un siècle d’histoire entre la Sibérie et la Catalogne. D’autant que ces faits historiques ne sont pas les plus développés dans nos livres, puisqu’ils concernent peu la France…

Les personnages sont assez fouillés. Même si j’ai trouvé que Gonzalo, qui semble un peu faible par rapport à son célèbre avocat de beau-père, lequel envisage une fusion de leurs cabinets, se transformait un peu trop vite au début du roman en un individu déterminé à faire éclater la vérité quoi qu’il lui en coûte, j’ai apprécié que les personnages soient particulièrement complexes. Chacun est montré avec ses failles, et l’on est parfois surpris. Ceux-là même qui nous semblaient bien sous tous rapports ne sont pas exempts de noirceur. Et inversement, d’autres qui paraissent monstrueux peuvent cacher des aspects positifs. Toutefois, je n’ai pas été touchée par les personnages, aucun ne m’a vraiment fait vibrer. Je sais, je suis sans cœur 😉

L’idéalisme est un thème omniprésent. Il concerne Elias, bien sûr mais aussi certains de ses compagnons. Se pose alors la question que l’on trouvait aussi chez Camus dans les Justes : jusqu’où peut-on aller au nom de ses idéaux ?

— Les idéaux ? Dis-moi une chose : si tu pouvais sauver ta peau maintenant, si je t’assurais que je peux vous protéger, toi et ta famille, en échange de ces idéaux, tu y renoncerais ? Tu les échangerais ?… Réfléchis bien avant de me répondre, Ramón. Pense à une mort qui ne sera pas rapide, tu as vu les engins au sous-sol, pense à la souffrance. Et si cela ne suffit pas, compte les années perdues, l’avenir qui n’existera pas, ce que tu ne feras plus avec ton épouse, avec ton fils… Les idéaux peuvent-ils te donner la vie ? Et ces idéaux, quels sont-ils ? Ceux d’une poignée de militaires qui se sentent outragés, parasites, égoïstes et frivoles, de politiciens incompétents, démagogues et incapables, qui jouent avec nos vies comme s’ils étaient des géants abrutis qui piétinent les minuscules et insignifiantes personnes que nous sommes. Les idéaux feront de toi un martyr. Mais il y en a déjà trop. Personne ne se souviendra de toi. Personne. — Sans idéaux, nous ne sommes que des mercenaires, des corps sans âme, des dépouilles bercées par le vent.

[…]

Comment un homme cessait-il d’en être un pour devenir une aberration ? À quel moment avait-il perdu sa propre boussole pour se perdre irrémédiablement ?

Ce roman interroge aussi sur le souvenir, sur le passé que l’on croit parfois connaître mais que l’on recrée avec de faux souvenirs, des omissions et des parts de vérité. Ce point est intéressant car il est universel et intemporel. On a tous éprouvé un doute sur la part d’ombre et de vérité que recélaient certains souvenirs. Ici, Elias Gil se transforme au gré des pages : est-il un espion ? Un agent double ? Un héros ? Un bon père de famille ? Nous ne le saurons vraiment qu’à la fin du roman. C’est donc à une odyssée spatiale, temporelle et familiale que nous convie l’auteur. Même si j’ai trouvé le roman intéressant, je n’ai pas été complètement charmée car j’ai ressenti trop de noirceur et pas assez d’optimisme ; j’aime surtout les romans policiers mais si vous, vous préférez les romans noirs, foncez ! 

Toutes les vagues de l’océan, de Victor del Árbol

Roman espagnol paru en 2015. 608 pages chez Actes Sud (collection Actes Noirs). 

Titre original : Un millón de gotas, traduit par Claude Bleton.

Prix Violeta Negra – 2016

Élu meilleur polar de l’année par LiRE – 2015

Grand Prix de Littérature Policière, roman étranger – 2015

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4 commentaires sur “Toutes les vagues de l’océan, de Victor Del Arbol

  • 28 décembre 2018 à 18 h 35 min
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    ah ça pourrait m intéresser moi
    j aime bien qd y a plusieurs grilles de lecture aussi
    et puis plusieurs générations..

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    • 6 janvier 2019 à 10 h 30 min
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      Oui, et toi qui aimes les voyages, tu seras servie ! Mais attention, prévois du temps devant toi (ou un vol vers l’Amérique du sud :-)) parce que c’est un bon pavé ! Bonne année Tania !

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  • 19 janvier 2019 à 10 h 34 min
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    Coucou Sandra
    Je ne l’ai pas lu mais je l’ai déjà noté dans mon carnet ce qui veut dire que j’ai lu plusieurs fois des critiques positives à son sujet…Merci pour ton ressenti. Je désespère car je ne reçois plus aucune news venant de ton blog et je vais encore me réabonner, de toute façon tu n’y es pour rien…

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    • 21 janvier 2019 à 17 h 27 min
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      Merci Manou pour ton message ! Je ne comprends pas pourquoi tu ne reçois plus rien. Je vais aller voir si tu apparais comme inscrite dans ma newsletter et je te tiens au courant. Bonne soirée !

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