Un monde à portée de main, de Maylis de Kérangal

Juste avant de commencer mon blog, j’ai lu Réparer les vivants de Maylis de Kérangal. J’ai énormément aimé ce roman pour plusieurs (bonnes) raisons, je l’ai trouvé bouleversant tant du point de vue du thème que de l’écriture. C’est pourquoi lorsque j’ai vu que sortait un autre livre de la même écrivaine pour cette rentrée littéraire, je me suis jetée dessus. Comme souvent, je n’ai pas voulu savoir de quoi parlait cette œuvre, pour avoir la surprise.

L’histoire raconte une tranche de vie de Paula Karst, jeune parisienne partie en Belgique pour y étudier l’art du trompe-l’œil dans une école spécialisée. On suit Paula pendant quelques années, de sa découverte de la vie estudiantine à ses débuts dans la vie active. L’histoire nous mène, au gré de ses chantiers de Paris à la Dordogne en passant par l’Italie. Il s’agit donc d’une sorte de roman d’apprentissage. Mais justement, je n’ai pas du tout compris en quoi l’héroïne apprenait quelque chose d’autre que l’art.

« Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur la paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde : c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. »

Elle découvre la beauté et la complexité du monde qui l’entoure et dont elle doit apprendre les détails pour le copier et créer l’illusion du trompe-l’œil, certes. De longues explications détaillées et minutieuses précisent au lecteur les moindres techniques utilisées, les matériaux travaillés, les nuances de couleurs appliquées. C’est très documenté, instructif, oui… mais après ? Paula découvre l’amour, le monde difficile du travail pour les artistes, l’amitié, mais rien de bien neuf sous le soleil et surtout rien de bien développé sur ces sujets. Je n’ai pas du tout été séduite par l’intrigue qui est donc somme toute assez réduite. On pourrait penser que cette intrigue interroge aussi le lecteur sur le réel et le rôle de la fiction (artistique mais aussi plus particulièrement littéraire), mais ces aspects sont à peine survolés. Seule la fascinante naissance de l’art évoquée à la fin du roman lors de son chantier à Lascaux m’a intéressée.

De même les personnages ne sont pas vraiment marquants ni fouillés. Paula a les yeux vairons et souffre de strabisme divergent, image un peu trop appuyée d’une façon de voir le monde autrement, mais je n’ai pas trouvé que cette spécificité, pourtant répétée à maintes reprises soit très intéressante. De même son caractère est assez banal et n’en fait pas une héroïne marquante. Les autres personnages, son colocataire Jonas, artiste très doué et assez réservé ainsi que Kate, immense étudiante au franc-parler et les relations de ce trio amical m’ont paru plutôt insipides pas assez développés.

J’ai retrouvé l’écriture si particulière de Maylis de Kérangal : de très longues phrases, précises et amples qui donnent un rythme atypique au récit. Toutefois, si j’avais adoré ce rythme dans Réparer les vivants – parce que le souffle de la phrase à l’image du cœur de Simon ne devait pas s’arrêter : le point final était sans cesse repoussé pour que continue de battre ce cœur, coûte que coûte – ici, l’utilisation du même rythme m’a semblé assez incongrue, je ne lui ai pas trouvé d’intérêt spécifique.

J’ai donc été assez déçue par ce roman dont j’espérais pourtant beaucoup, séduite par ma première expérience de cette autrice. C’est un ouvrage très technique mais froid, qui manque d’humanité. J’ai eu l’impression que Maylis de Kérangal recommençait avec les mêmes outils stylistiques une peinture bien plus terne qui trompe peut-être l’œil mais n’a pas réussi à tromper mon ennui. Dommage ! Même si j’ai manqué ce rendez-vous, peut-être serez-vous davantage séduit-e que moi ?

Un monde à portée de main, de Maylis de Kérangal

Roman paru en 2018. 288 pages chez Gallimard (collection Verticales). 

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10 commentaires sur “Un monde à portée de main, de Maylis de Kérangal

  • 21 septembre 2018 à 12 h 44 min
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    Merci pour ton avis, je n’aurais jamais lu ce livre et je ne savais pas qu’en penser ! Tes impressions me font penser à Gil de Célia Houdart (2014), où le héros apprend la musique et rien d’autre. C’est d’autant plus dommage que quand on apprend un art on s’en rend compte que ce qu’on a appris est transposable dans d’autres domaines du monde…

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    • 3 octobre 2018 à 6 h 46 min
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      Je ne connais pas le roman dont tu parles, mais il semble assez proche de celui de Kérangal qui, je l’avoue, m’a bien déçue. Et je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait que lorsqu’on apprend un art, on apprend beaucoup aussi autour et je n’ai pas trouvé que c’était ici le cas ; dommage…

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  • 22 septembre 2018 à 19 h 20 min
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    Merci pour ton avis sur ce livre, que je ne lirai certainement pas car l’histoire me semble assez classique alors si le ton et la profondeur des personnages n’y sont pas…

    Et sinon, ça y est, je commence à être installée et je vais pouvoir reprendre la lecture de ton blog correctement ! On s’envoie des news bientôt ? Bisous ma Sandra-plus-si-loin-de-moi !

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    • 3 octobre 2018 à 6 h 47 min
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      Oui, passe ton chemin, ce roman-là ne changera pas ta vie, et comme la rentrée littéraire propose plus de 500 sorties, il doit être facile de trouver mieux 😉 Des bisous ma Sophie !

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  • 24 septembre 2018 à 15 h 32 min
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    Ah! Ce livre me faisait envie justement… Mais au vu de ce que tu en dis, je risque d’être déçue. Même si les thématiques en lien avec l’art me parlent, j’ai besoin de plus qu’un cours d’arts visuels dans un roman!

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    • 3 octobre 2018 à 6 h 51 min
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      C’est exactement cela, un livre-cours très documenté mais qui fait un peu « cours magistral à l’ancienne » je me suis ennuyée… Mais d’autres sorties de cet automne sauront sans doute me plaire davantage…

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  • 25 septembre 2018 à 7 h 09 min
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    Je n’avais aucune envie de lire ce livre pour l’instant ! J’ai été très marqué par le premier car je l’ai trouvé très dur et le sujet n’était pas facile à aborder. J’ai trouvé qu’il y avait trop de battage médiatique et je n’aime pas ça. Merci pour ton ressenti

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    • 3 octobre 2018 à 6 h 54 min
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      Oui, c’est le problème avec les auteurs qui ont eu un succès : les médias en font des tonnes, au détriment d’autres livres qui pourraient être tout aussi intéressants, voire plus… Le marketing et la littérature ne font pas toujours bon ménage 😉

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  • 26 septembre 2018 à 15 h 09 min
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    Je n’ai encore rien lu de cet auteur et je reconnais que je ne suis pas tentée. On en parle beaucoup pourtant, certains en bien, d’autres non… Il faudrait quand même que je me fasse ma propre idée.

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    • 3 octobre 2018 à 6 h 57 min
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      Ou tu as raison, un livre peut ne pas plaire à quelqu’un et plaire à une autre personne. Il faut tenter ! J’ai beaucoup aimé Réparer les vivants, original dans la forme comme dans le thème, et une de mes copines m’a conseillé Naissance d’un pontqu’elle juge meilleur mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire. Un jour peut-être…

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