Une bête au Paradis, de Cécile Coulon

Je n’avais encore jamais rien lu de cette jeune autrice, alors j’ai profité de la sortie de son dernier roman lors de cette rentrée littéraire pour la découvrir. J’avais beaucoup aimé l’an dernier La vraie Vie d’Adeline Dieudonné chez le même éditeur, alors je me suis dit : « pourquoi pas ? » Et dès les premières pages, là encore j’ai été séduite par l’écriture et l’histoire.

Dans Une bête au Paradis, Cécile Coulon nous plonge instantanément dans une atmosphère et un univers particuliers : une ferme. La vieille Emilienne règne sur son domaine, baptisé le Paradis. Elle travaille dur et doit en outre s’occuper de Blanche et Gabriel, ses deux petits-enfants dont les parents sont morts dans un tragique accident de la route. Elle est secondée par Louis, un jeune homme efficace, discret qui est son employé.

Devenue adolescente, Blanche tombe follement amoureuse d’Alexandre, un camarade de classe. Mais lui, souhaite poursuivre ses études à la ville, tandis qu’elle ne veut pas quitter sa terre qu’elle semble aimer encore davantage que lui. Qu’adviendra-t-il alors ?

La passion pour la terre est manifeste dans ce roman. Les femmes surtout y sont viscéralement attachées. Et pourtant, la travailler est un art difficile, exigeant et sans fin. L’autrice a d’ailleurs découpé son roman en courts chapitres qui tous ont pour titre un verbe, preuve que les personnages sont toujours dans l’action et le labeur.

Les personnages sont attachants : Emilienne d’abord, qui infatigable, s’occupe en reine-grand-mère de tout. Elle se montre patiente et malgré sa besogne incessante, elle élève du mieux qu’elle peut les enfants et transmet à sa petite-fille son amour du domaine.

« Émilienne ressemblait à ce que la terre avait fait d’elle : un arbre fort aux branches tordues. Ses mains, ses pieds, ses oreilles semblaient grandir en dehors de son buste, tandis que ses jambes, ses hanches et son ventre, noueux, presque inexistants, n’étaient que muscles et os. Émilienne était solide mais cassée, elle avait collecté les morceaux de sa propre vie, se levant chaque matin à l’aube, se couchant chaque soir après Gabriel, Blanche et Louis, consciente que l’un d’entre eux devrait, un jour, lui succéder. Tenir les bords du Paradis comme on retient une portée de chatons dans un torchon humide. Elle traversait l’existence, dévolue au domaine et aux âmes qui l’abritaient. […] Tout commençait par elle, tout finissait par elle. »

Blanche a bien compris qu’elle ne pourra pas laisser sa grand-mère seule pour s’occuper de la ferme. Elle aussi se met à travailler beaucoup, de sorte qu’elle parvient à surmonter la douleur de son double deuil. Elle a bien compris qu’ « être fort n’était pas une option mais une nécessité. » La douleur est omniprésente dans le roman : chacun vit avec ses souffrances et tâche d’avancer malgré tout.

Gabriel en revanche, peut-être parce qu’il est plus jeune qu’elle, réagit de manière différente. Il n’arrive pas à trouver le bonheur au sein de cette famille de fermiers. Il s’éloigne progressivement du Paradis. Le destin du frère et de la sœur est croisé : si Blanche au début du roman, semble capable de vivre malgré l’absence de ses parents, Gabriel au contraire, reste prostré et malheureux. Mais en grandissant, les choix de vie de chacun vont permettre au frère de s’épanouir quand au contraire sa sœur risque sombrer.

Louis est également un personnage émouvant. Fou amoureux de Blanche qui ne l’aime pas, il garde le cap en s’enivrant de travail, d’abnégation et d’attentions. Alors me direz-vous, qui est la bête, dans ce Paradis ? Eh bien c’est à la fois Louis le chien docile, Blanche capable de tout par amour ou Alexandre l’ambitieux.

Cécile Coulon décrit avec justesse et force la passion qui anime ses personnages, leur joie, leur colère, leur amour, leur tristesse…

« C’est donc cela, les pleurs, les vrais. Des blessures en avalanche, les muscles, la peau, les os, le sang, qui tentent de sortir par les yeux, qui fuient ce navire à la dérive, cette épave incapable d’accueillir d’autres matelots que ceux du passé, dont le pont s’est depuis longtemps écroulé sous le poids de ce grelot, énorme à présent, monstrueux, une gigantesque boule qui grossissait encore. C’est donc cela, les pleurs : le sacre du désespoir. »

Avec un certain détachement, elle raconte l’amour qui pousse les corps l’un vers l’autre… tout en décrivant la mise à mort d’un cochon ! Cela crée une ambiance particulière qui m’a séduite. Je n’ai pas vu les pages défiler, happée par l’intrigue dont on pressent une fin aussi puissante que les mains des travailleurs agricoles… C’est un roman à découvrir.

Une bête au Paradis, de Cécile Coulon

Roman paru en 2019. 352 pages chez l’Iconoclaste.

Prix littéraire Le Monde.

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