Une joie féroce, de Sorj Chalandon

J’avais déjà lu et apprécié un roman de Sorj Chalandon, Profession du père, dont je vous avais parlé sur le blog. Alors quand j’ai vu que pour la rentrée littéraire, l’auteur sortait un nouveau roman, j’ai tout de suite accroché au titre énergique : Une joie féroce ! Ne sachant absolument pas de quoi il parlait, je me suis tout de même jetée dessus. 

L’histoire s’ouvre sur une « vraie connerie ». Des femmes s’apprêtent à faire un casse dans une bijouterie de luxe place Vendôme. Puis on assiste à un retour en arrière qui va expliquer comment elles en sont arrivées là. En effet, qu’est-ce qui a bien pu pousser Jeanne Hervineau, la narratrice, une libraire quadragénaire sage et polie à devenir une criminelle ? Jeanne est au début de l’histoire une femme un peu effacée, qui s’excuse tout le temps et qui subit sa vie sans oser y changer quoi que ce soit. Elle est mariée à Matt, qui assurément n’a pas le beau rôle…

Lors d’un examen médical, Jeanne apprend qu’elle est atteinte d’un cancer. Après la phase normale de sidération, cette maladie va la transformer, physiquement bien sûr mais surtout moralement. Jeanne va se battre et en éprouver une joie féroce.

« — C’est quoi votre stratégie ? Je l’ai regardée. Pour la première fois depuis mon arrivée à la clinique, quelqu’un employait un terme militaire. J’ai observé mes jambes ballantes, mes pieds nus, le sol carrelé. Je me suis dit que j’étais en guerre. Une vraie. Une bataille où il y aurait des morts. Et que l’ennemi n’était pas à ma porte mais déjà entré. J’étais envahie. Ce salaud bivouaquait dans mon sein. — Vous allez faire quoi, Jeanne ? — Je vais appeler mon mari, pleurer un bon coup et attendre de voir. Elle a souri. — C’est un bon plan. Appelez-moi en cas de besoin.[…] Je n’ai pas pris le métro. J’ai marché. Ce matin, j’étais une fille rieuse de 39 ans. Cet après-midi, une femme gravement malade. Six heures pour passer de l’insouciance à la terreur. Je n’arrivais pas à regarder les autres. J’avais peur qu’ils comprennent que je n’étais plus des leurs. »

J’avoue que j’ai eu peur que ce roman se fourvoie comme dans le roman La chambre des époux d’Eric Reinhardt que je n’ai pas aimé du tout. Mais ici, l’héroïne va se découvrir. Jeanne est elle-même stupéfaite de la force incroyable et insoupçonnée dont elle est finalement capable. Elle rencontre lors de sa chimio Brigitte, Assia et Mélody qui vont devenir ses amies et comparses.

Ce n’est pas du tout un roman triste ou larmoyant. Au contraire, Brigitte notamment, personnage solaire, va éclairer la vie de Jeanne et l’aider à évoluer et vivre vraiment sa vie. Les quatre femmes rient aux éclats, s’habillent de couleurs vives, et ne manquent aucune occasion pour profiter de la vie. Bien sûr, Sorj Chalandon évoque les terribles chimiothérapies et leurs effets sur le corps et l’âme mais, toujours, quelque chose de positif vient tirer le personnage (et le lecteur) vers le haut. La mutilation, la calvitie sont par exemple abordées mais finalement acceptées, et avec dignité : ce sera l’occasion de porter foulards et turbans seyants et colorés.

Toutefois, ce roman ne traite pas du cancer mais plutôt de l’évolution qui passe par la découverte de soi et des autres. Le voile se lève sur chacune des quatre femmes, peu à peu. Même si certaines essaient de cacher leurs secrets… Jeanne, Brigitte mais aussi le commissaire sont de belles personnes. La décision que prend par exemple Jeanne à la fin du roman pour protéger Assia est très élégante. Elle peut porter la tête haute, fût-elle chauve.

« Je suis rentrée à pied. Le soleil, les nuages gris. Au milieu d’une avenue, j’ai enlevé mon turban. D’un coup, comme ça. Je ne l’ai pas plié. Jeté dans mon sac. Et puis j’ai relevé les yeux. J’ai marché, tête nue. Tête fière. Athéna libérée de son casque au retour du combat. J’ai croisé des regards. Ils se baissaient. Et puis d’autres, au contraire, qui redressaient mon front. Je me suis aimée dans une vitrine de mode. J’étais belle. Digne. Habillée de noblesse. »

L’écriture est simple sans être simpliste, elle m’a paru authentique, sans faux-semblants, ce qui était capital dans un roman sur la sincérité et l’acceptation de soi avant la métamorphose. Comme Jeanne, l’écriture va devenir de plus en plus forte avec ses phrases choc, ses anaphores du prénom « Jeanne » pour bien marteler la puissance qui est désormais la sienne.

Sorj Chalandon n’essaie pas de nous apitoyer sur le sort de ces braqueuses, mais nous amène plutôt à comprendre ce qui peut se passer lorsqu’un tel coup de massue vous tombe sur la tête. Et l’auteur contourne le pathos pour apporter une dynamique de vie, positive malgré la situation délicate des personnages. La compréhension des autres et de soi-même va donner à ces femmes blessées une force étonnante, et un humour délicieux comme lorsque vient le temps des cadeaux à offrir à Mélody…

Toutefois, j’ai trouvé qu’Une joie féroce était un roman un peu manichéen : Matt par exemple est l’archétype du salaud, et ne semble pas avoir une once d’humanité. Comment est-ce possible ? De même, la vraisemblance n’est pas de mise ici. Qui pourrait imaginer qu’une femme aussi sage que Jeanne, même en évoluant après l’annonce de son cancer, puisse aller braquer une bijouterie ?… Enfin, les personnages féminins n’ont pas été épargnés par la vie… mais à ce point ! Que de malheurs en une seule vie pour chacune de ces femmes ! C’était un peu trop, m’a-t-il semblé. Ce roman se laisse lire et j’ai passé un moment agréable, mais ce n’est pas un coup de cœur et mon avis est mitigé. Et vous l’avez-vous lu ? Pensez-vous le lire ?

Une joie féroce, de Sorj Chalandon

Roman paru en 2019. 320 pages chez Grasset.

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Un commentaire sur “Une joie féroce, de Sorj Chalandon

  • 26 septembre 2019 à 13 h 33 min
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    J’ai lu beaucoup d’avis mitigés sur ce roman et c’est bien dommage car j’adore Sorj Chaladon ! A voir donc… car je vois que pour toi non plus cela n’a pas été un coup de cœur…Je te cite aujourd’hui sur mon blog car j’ai enfin écrit la chronique sur « la vérité sort de la bouche du cheval que tu m’avais donné envie de lire ! merci en tous les cas pour tes belle critiques, du coup pour répondre à ta question du jour, je ne sais pas si je vais lire « une joie féroce » ou pas, il y a tant de livres tentants en cette rentrée littéraire

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