La vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui

J’ai choisi ce roman pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il s’agit encore une fois d’un premier roman, écrit par une femme, marocaine de surcroît. Ensuite, il se passe à Casablanca où je vis aujourd’hui, et j’avais donc à cœur de découvrir ce que peut bien écrire une Marocaine d’aujourd’hui sur ma ville d’adoption. Et enfin j’étais très intriguée par le titre…

Ce récit raconte à la première personne l’histoire de Jmiaa, une jeune femme de 34 ans au sacré tempérament qui n’a pas vraiment eu de chance dans la vie. 

« Je ne te souhaite pas de ressentir ce que j’ai ressenti ce jour-là. C’était comme si tu avais gardé la meilleure bouchée d’un tagine pour la fin et que quelqu’un était venu te l’arracher des doigts au moment même où elle s’apprêtait à entrer dans ta bouche. À ce moment, tu restes là, la bouche ouverte, les doigts pleins de vide et un goût creux au fond de la gorge. »

Dans une sorte de journal intime des années 2010 à 2018, elle raconte avec des flash-back la naissance de son amour pour Hamid qui deviendra son mari, puis sa déchéance entre les passes et les excès en tout genre jusqu’à ce qu’un événement change sa vie… Elle a une petite fille, Samia qu’elle confie le plus souvent à sa mère Mouy car elle n’arrive pas à s’en occuper. Jmiaa travaille en effet comme prostituée à Casablanca. Ses journées sont faites d’attente, de disputes, de cancans et de clients.

« Ici, tu rencontres celui qui chaque jour boit sa honte et qui – le soir venu – te fait vomir la tienne, dans des toilettes sales et l’excuse d’un vin frelaté. »

Mais un jour, une connaissance lui apprend qu’une réalisatrice de cinéma qui sera vite surnommée Bouche de cheval par la narratrice veut la rencontrer. Cette rencontre va tout bouleverser. Ce qui est très intéressant c’est de voir la vie très réaliste d’une certaine frange de la population. On y voit des putes et des maquereaux, mais aussi l’épicier du coin, les relations de voisinage, les jalousies féminines et masculines, le machisme ambiant, la corruption etc. J’ai particulièrement apprécié la peinture de l’hypocrisie de tout un système. Dans un pays qui pour des raisons religieuses interdit la consommation de certains produits, on trouve pourtant des hommes, sans doute assez frustrés, qui boivent (beaucoup) d’alcool, fument du hashich, trompent leur femme avec des prostituées et ainsi de suite.

C’est un roman féministe aussi, d’une certaine manière, car il ne donne pas le beau rôle aux hommes dans l’univers social qui est décrit dans le roman : la plupart sont menteurs, oisifs, profiteurs, violents et jouisseurs. Quant aux femmes, on voit que leur vie est bien plus difficile ; ce sont elles qui travaillent pendant qu’eux attendent l’argent qu’ils n’ont pas même essayé de gagner dignement par eux-mêmes. 

L’héroïne n’est pas du genre à garder pour elle ce qu’elle pense, elle a le verbe haut, l’insulte facile et elle est malgré tout cela et peut-être à cause de cela terriblement attachante. En effet, elle ne mâche pas ses mots et sa naïveté confondante la rend tellement humaine ! Elle interprète parfois mal ce qu’elle voit ou entend, et fait des réflexions qui m’ont souvent fait sourire. J’ai aimé son franc-parler, ses comparaisons saisissantes, son bon sens très terre-à-terre et souvent très drôle. Ici par exemple elle découvre deux métiers du cinéma, réalisatrice puis scripte :

« Elle, ça ne la dérange pas, elle ne fout rien. Toute la journée, elle est planquée derrière sa boîte noire qui ressemble à la Kaaba et elle fait la chef en regardant son écran. Tu ne vois que ses jambes qui dépassent par en bas. Et comme ses oreilles sont encerclées par des écouteurs énormes, elle parle fort. Si tu as fumé du shit ou si tu n’es pas sobre, tu pourrais la confondre avec Dieu, qui donne des ordres et qu’on ne voit jamais.

Et il y avait une nana avec elle, une de ces merdeuses ! La scripte, ils l’appellent. Elle, ils l’ont recrutée pour faire chier. C’est ça son travail. Elle tient un cahier, elle porte des lunettes et elle te surveille. Si tu dis une toute petite connerie ou un truc qui n’est pas tout à fait comme ça dans le dialogue, elle vient et elle te prend le cul, comme à l’école. Il faut voir ce qu’elle a fait au gars qui s’occupait du décor… »

Mais attention, même si on (sou)rit, on ne se moque pas de Jmiaa : on éprouve plutôt au contraire une empathie et une compassion incroyable pour cette femme que la vie n’a pas toujours gâtée, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce roman fonctionne un peu comme un conte, il y a une morale et vous verrez si vous le lisez que la revanche de Jmiaa sera à la hauteur de ce qu’elle a enduré… Toutefois, j’ai trouvé la fin très peu crédible, ce qui est d’autant plus gênant que le début semble au contraire très réaliste. C’est dommage mais je vous recommande tout de même la lecture de ce premier roman que je trouve réussi. Je me demande comment il sera reçu ici au Maroc…

La vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui

Roman paru en 2018. 272 pages chez Gallimard (collection Blanche).

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7 commentaires sur “La vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui

  • 23 novembre 2018 à 10 h 10 min
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    Je veux tout d’abord rendre hommage à tes talents innés de photographe 😉 . Ne me dis pas que vous n’avez pas fini de vider les cartons 😀 .
    J’ai eu l’occasion de croiser ce livre parmi les nouveautés, mais en toute honnêteté, le titre ne m’avait pas du tout attiré. Comme quoi, il ne faut pas se fier aux apparences : ton billet donne envie de le découvrir.
    Je serais également curieux de savoir quel accueil peut être réservé à une telle histoire.
    Très belle fin de semaine !

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    • 23 novembre 2018 à 10 h 34 min
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      Moque-toi, méchant ! 😀 J’avoue que j’ai fait ma photo un peu vite, mais si le billet t’a donné envie de lire le roman, je n’ai pas tout perdu 😛 ! Bon week-end Vincent !

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    • 24 novembre 2018 à 11 h 50 min
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      Bon, tu avais raison, c’était vraiment moche alors j’ai changé ma photo, na ! Bon week-end !

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  • 24 novembre 2018 à 7 h 45 min
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    Je l’ai déjà noté car le titre m’a attiré tout de suite et je n’ai lu que des avis positifs. Le tien me donne encore plus envie de le découvrir car comme; toi je trouve les premiers romans intéressants…je ne sais pas pourquoi je ne reçois plus de news me signalant tes publis, seulement des récapitulatifs alors qu’avant je recevais les deux… cela rentrera peut-être dans l’ordre sans rien faire. Bon we

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    • 2 décembre 2018 à 15 h 14 min
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      Mon mari l’a lu (il a beaucoup apprécié) et une amie marocaine est en cours de lecture, elle adore ; alors j’espère qu’il te plaira aussi 😉
      Pour les infos concernant mes publications, j’ignore d’où vint le problème, j’espère que ça va s’arranger. Bon dimanche Manou !

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  • 26 novembre 2018 à 11 h 29 min
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    Ah tu vis à Casa ? Cool !
    Bon un roman féministe qui montre des femmes qui triment, ca me plaît déjà (en plus de l’excellent titre !!!).

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    • 2 décembre 2018 à 15 h 17 min
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      Oui j’habite à Casa, mais je découvre, je n’y suis que depuis quelques mois. Ça change de Tokyo, c’est sûr ! 😉 Ce roman est vraiment intéressant et une de mes amies, marocaine et féministe, est en train de le lire : elle se régale. Bonne lecture à toi !

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